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L’Homme qui aimait les femmes
Analyse

L’Homme qui aimait les femmes : Bertrand MoraneBertrand Morane (Charles Denner) : 9

Il y a deux façons d’identifier l’ennéatype de Bertrand Morane : la plus rapide consiste à passer par les sous-types ; l’autre examine le centre préféré, la passion et la fixation.

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Bertrand Morane est de sous-type sexuel. Si on liste les neuf sous-types sexuels (jalousie, séduction agressive, masculinité-féminité, compétition, confidence, force-beauté, imagination, possessivité et union), seuls peuvent faire sens ceux correspondant aux ennéatypes 7 et 9. Bertrand Morane semble plutôt mélancolique, la fin du film expliquant pourquoi (rupture avec Véra), et ne manifeste aucunement l’orientation du 7, ni sa compulsion. Par contre, celles du 9 sont visibles (cf. deuxième analyse infra).

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Une vue rapide du film peut faire prendre Bertrand Morane pour un mental, plus précisément un 5. Il adore les livres et emploie souvent un vocabulaire mental : "Ah ! C’est une idée formidable.", "Il y a une grande logique dans ce que vous dites." Il a créé une typologie (un peu sommaire) des femmes, "les grandes tiges et les petites pommes". Plutôt introverti, Bertrand manifeste peu d’émotions ("Vous aviez tellement bien caché vos sentiments."). Il a tendance à s’isoler ("J’ai toujours aimé la solitude.") ; par exemple, il ne passe quasiment jamais une nuit entière avec les femmes qu’il a séduites. Fabienne lui reproche de ne pas s’impliquer dans les relations, de l’avarice de soi en quelque sorte : "Je suis fatiguée de ces rapports à sens unique. […] Tu es incroyable. Non seulement tu ne veux pas aimer, mais tu refuses qu’on t’aime. Tu crois que tu aimes l’amour, mais ce n’est pas vrai. Tu aimes l’idée de l’amour."

Mais l’anomalie apparaît tout de suite. Fabienne enchaîne : "Remarque, j’ai été heureuse avec toi." La relation n’était donc pas tellement asymétrique. Geneviève, l’éditrice de Bertrand et sa "complice", confirme : "À celles qui voulaient du plaisir, il a donné du plaisir et aussi de la douceur. Pour moi, il ne fait aucun doute qu’il les a aimées à sa façon."

D'autres indices permettent d’éliminer cette hypothèse 5. Un 5, ce n’est pas seulement une passion d’avarice et une fixation de détachement. Un 5 ne peut pas résister à utiliser son mental sur son sujet favori. Bertrand garde certes les lettres et photos de ses anciennes amies, mais il les accumule en vrac dans un tiroir, sans classement, ni structure ; il est intéressant de comparer son attitude à celle de Graham Dalton dans Sexe, mensonges et vidéo. Pire, il lui est arrivé de se débarrasser assez aisément de ces documents : "Pendant plusieurs années, j’ai conservé mes agendas. Et puis je les ai jetés quand j’ai décidé de quitter Paris." L'orientation de connaissance et de précision du 5 n'est guère visible. Quand Geneviève veut lui expliquer certains de ses choix éditoriaux, Bertrand coupe court : "Bien. Vous avez sans doute raison. D'ailleurs je suis partisan de faire confiance aux spécialistes." Quant à Hélène, la vendeuse de lingerie, elle surprend notre ingénieur en pleine faute logique :

  Hélène : Par contre quand j'étais jeune, j'étais attiré par les hommes plus âgés que moi.
  Bertrand : C'est dommage que nous ne nous soyons pas rencontrés à ce moment-là.
  Hélène : Oui et non, parce qu'à ce moment-là, je vous aurais trouvé trop jeune.

Bertrand écrit un roman qui ne "veut rien prouver" et qui est "plein de détails qui se contredisent". À la fin du film, Geneviève essaye de discuter avec lui de l’évolution des rapports entre les hommes et les femmes. Alors que ce devrait être son sujet de prédilection, Bertrand rétorque : "Je manque d’idées précises là-dessus." Un peu plus tard, il téléphone à plusieurs de ses anciennes maîtresses dans l’espoir d’en trouver une disponible pour passer avec lui la soirée. L’un des appels n’aboutit pas car le numéro n’est plus attribué, et il ne note même pas l’information sur son carnet d’adresses.

Bon mental et nettement moins bon émotionnel donc, mais qu’en est-il de l’instinctif ? Bertrand nous montre un double visage. Il est parfois extrêmement actif quand il s’agit de séduire. Par exemple, pour retrouver la femme qu’il a remarquée à la blanchisserie, il ment à la préfecture de police, emboutit volontairement sa propre automobile, ment à nouveau chez Midi-Car, le loueur de voitures, se déclare prêt à le poursuivre en justice, fait Montpellier-Béziers en voiture, et irait plus loin s’il le fallait : "J’étais prêt à sillonner toute la France." D’autres moments nous le montrent plutôt passif, comme avec Hélène, la vendeuse de lingerie : "Il se passera quelque chose un jour entre cette femme et moi. Je ne suis pas pressé." Ou plus encore avec Delphine qui pilote la relation.

L’hypothèse 9 α est alors vraisemblable. Bertrand est encore sous l’effet de la souffrance de sa rupture avec Véra pourtant vieille de cinq ans : "Moi aussi je pense à vous quelquefois, mais de moins en moins souvent." De ce fait, la bascule du centre préféré est fréquente, et la visibilité du centre de support, le mental, est fortement accrue.

Ainsi sous stress, Bertrand affirme haut et fort son goût pour la liberté et l’indépendance : "Tu es libre, je suis libre… Tout le monde est libre.", dit-il à Fabienne. Il joue les cyniques : "En voilà deux qui croient au Père Noël. Aujourd’hui c’est le grand amour, mais dans sept ans, elle foutra le camp avec un type ou alors c’est lui qui prendra une fille plus jeune. La jolie maison sera vendue et les enfants dispersés." Ce n’est en réalité qu’une façade. Qu’un collègue veuille divorcer et il change de ton : "Vous avez une femme, elle m’a paru très bien. Vous avez un petit garçon. Je sais… Tout le monde divorce aujourd’hui. C’est pas une raison pour suivre la mode à tout prix. Qu’est-ce que vous voulez ? Votre liberté ? Quand vous l’aurez, vous en ferez quoi ? Je serais vous, j’attendrai deux ou trois mois. Je vous le conseille. Maintenant, si vous voulez le téléphone de Blady [un avocat], je vous le donne."

Ce qui compte véritablement, c’est l’amour : "La vérité, je vais vous la dire : elles veulent la même chose que moi. Elles veulent l’amour. Tout le monde veut l’amour, toutes sortes d’amours. L’amour physique et l’amour sentimental ou même simplement la tendresse désintéressée de quelqu’un qui a choisi quelqu’un d’autre pour la vie et ne regarde plus personne."

Bertrand intervient dans la vie des gens quand il s’agit de ce thème. Il n’hésite pas à conseiller le collègue qui veut divorcer. Il console la petite fille qu’il croise dans l’escalier : "Et bien, que se passe-t-il ? Pourquoi pleures-tu ? Si j’avais une belle robe rouge comme toi, je ne pleurais sûrement pas." Il éprouve de la compassion pour le fils de Nicole qu’elle a fait punir pour passer une journée avec lui : "Cette information cruelle me plongea dans la tristesse. Était-il décidément impossible d’éprouver du plaisir sans faire de la peine à quelqu’un ?"

Cet intérêt pour les autres est associé à une grande faculté d’acceptation. Bertrand était un "enfant qui aimait les autres enfants". À la dactylo qui ne veut plus taper son manuscrit, il répond : "Je comprends vos raisons" On le voit calme en toutes circonstances, même face aux excentricités de Delphine. Quand elle vient chez lui pour la première fois, elle lui fait une scène à propos des femmes qu’il a déjà accueillie dans son appartement ; pour la première et la seule fois du film, il hausse le ton, mais cela ne dure qu’une demi-phrase : "Mais enfin, Delphine, je ne comprends pas ce qui vous pousse à vous mettre dans des états pareils. Ça fait trois mois que j’essaye de vous recevoir chez moi. Vous y êtes, et je suis content." (On trouve un mécanisme semblable chez Violette dans Faut que ça danse !)

Même les ruptures de Bertrand ne dégénèrent jamais en conflit. Geneviève dit de lui : "Bertrand a aimé toutes ces femmes pour ce qu’elles étaient." Certes, il fait de gros efforts pour séduire, mais n’insiste jamais quand une femme refuse ou change d’avis, par exemple dans la première scène avec Delphine.

Avec Delphine qui est si émotionnelle et passionnée, Bertrand fusionne et vit par procuration : "Delphine m’avait rendu la vie difficile, mais en même temps elle l’avait rendue passionnante. Delphine avait le don d’intensifier la vie et aujourd’hui qu’elle n’était plus là à me tourmenter, je ressentais un grand vide. Même ses scènes de jalousie me manquaient et je devais enfin m’avouer la chose essentielle, avec Delphine je ne m’étais jamais ennuyé."

Bertrand se connaît très mal. C’est pour comprendre son échec avec Hélène qu’il décide d’écrire un livre. Quand il parle de Ginette, son amie d’enfance, il s’interroge : "Mais pourquoi est-ce plutôt un bon souvenir pour moi ?" Il ne sait pas ce qui lui a plu chez Maïté, sa voisine : "Maintenant que j'écris ce livre, je comprends que ce qui m'a attiré vers elle, c'était […] de la voir lire." L'analyse de Geneviève le rend confus :

  Geneviève : Il faut que vous appreniez à vous aimer davantage vous-même.
  Bertrand : Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
  Geneviève : Mais c’est très simple. Quand on ne s’aime pas soi-même, on est incapable d’aimer les autres.

Lorsqu’il a fini d’écrire son livre, il déclare : "De la plongée en moi-même, j’émergeais comme un somnambule." Il rencontre ensuite Véra à qui il dit : "Je n’avais besoin que d’une personne. C’était vous, mais je ne m’en rendais pas compte." Aussitôt, il téléphone à Geneviève, son éditrice, pour modifier son texte : "Je me rends compte seulement maintenant que ce livre a été écrit à cause d’une femme précise."

Geneviève décrit ainsi le livre de Bertrand : "C’est un bon manuscrit, instinctif et sincère." Bertrand confirme cette nature instinctive de son écriture : "Le mouvement de la machine entraînait celui de la pensée et j’avais l’impression que mon livre s’écrivait tout seul."

Quand l’écriture de ce livre lui pose des problèmes, Bertrand se désintègre en 6 : "D’abord j’abandonnais mon manuscrit et me désintéressais de tout. Puis, l’envie me prit de lire les mémorialistes du siècle dernier. Comment faut-il écrire quand on parle de soi ? Comment avaient fait les autres ? Quelles étaient les règles ? Je m’aperçus qu’il n’y avait pas de règles, que chaque livre est différent et exprime la personnalité de son auteur. Chaque page, chaque phrase de n’importe quel écrivain lui appartient en propre. Son écriture lui est aussi personnelle que ses empreintes digitales. Alors cette découverte me rendit courage." La même chose se reproduit à l’approche de la parution : "Plus ce livre devient concret, plus je suis inquiet."

Bertrand utilise le vocabulaire du 9 : "Les jambes de femme sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie." Ces jambes sont d’autant plus séduisantes qu’autour d’elles, il y a une jupe qui bouge.

9 aussi est une bonne partie de sa communication : "Vous avez raison", "Je vous écoute", "C'est une très bonne idée" (à Aurore qui le réveille à 3 heures du matin), "Je n'ai rien à dire", "Non pas du tout, je vous ai toujours trouvé charmante" (à Delphine qui s'introduit en pleine nuit chez lui et lui dit qu'elle a été une emmerdeuse), "Vous avez bien fait", "Je n'ai jamais eu de rancune", "Ça m'est égal, non ça me fait plaisir", "Je ne suis pas sûr", "Je manque d'idées précises là-dessus", "On s'est bien quittés, non on s'est mal quittés", etc.

Bertrand lit depuis son enfance : "C'est certainement à ma mère que je suis redevable d'avoir très tôt aimé les livres et la lecture. Une fois pour toutes, elle m'avait interdit de jouer, de bouger, ou même d'éternuer. Je ne devais pas quitter la chaise qui m'était allouée mais par contre je pouvais lire à volonté à condition de tourner les pages sans faire de bruit." Ce n'est pourtant qu'après le refus de la dactylo qu'il découvre "qu’il n’y avait pas de règles, que chaque livre est différent et exprime la personnalité de son auteur. Chaque page, chaque phrase de n’importe quel écrivain lui appartient en propre. Son écriture lui est aussi personnelle que ses empreintes digitales." Plus qu'une activité à but mental, la lecture est donc une forme de narcotisation.

Une scène intéressante montre Bertrand consultant un médecin parce qu’il a attrapé une blennorragie. Le médecin est visiblement aussi un 9, et la scène montre la ressemblance des deux personnages ; mécanisme de défense oblige, l’un narcotise à la pêche à la truite et l’autre à la chasse aux femmes.

Identification avancée : Bertand est un 9 α de sous-type sexuel (Union).

Autres

D’autres personnages peuvent être identifiés sur l’Ennéagramme :

Delphine Grezel (jouée par Nelly Borgeaud), intrépide, jalouse, dramatisant toute situation, ayant "le don d’intensifier la vie", est un 4.

Geneviève Bigey (jouée par Brigitte Fossey) est un 8 α. Elle se définit comme "la complice de Bertrand". Elle impose son livre au comité de rédaction. "Vous êtes la plus forte.", lui dit Bertrand. Geneviève refuse les émotions comme lors des adieux à l’aéroport : "Ne m’accompagnez surtout pas. J’ai horreur de ça." Elle assiste à l’enterrement en position d’observateur, sans verser une larme.

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