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Le Prénom
Analyse

À l’Institut Français de l’Ennéagramme, nous considérons qu’affecter des noms aux divers ennéatypes n’est ni éthique ni efficace. Néanmoins les scénaristes du film ont donné à chaque personnage un surnom qui pointe directement vers un aspect négatif de leur profil : Vincent est le narcissique, Claude le Suisse, Élisabeth l’hystérique, et Pierre la pince ! Cela rend le film particulièrement simple à analyser, au point que nous nous sommes même demandés au premier visionnage si les auteurs ne connaissaient pas le modèle de l’Ennéagramme.

Le Prénom : VincentVincent Larchet (Patrick Bruel) : 7

Jusqu’à l’arrivée d’Anna, la plaisanterie de Vincent n’était alors qu’une joute verbale, un jeu dont Pierre et lui étaient coutumiers : "Mais enfin, vous vous amusez, vous faites semblant. Mais vous jouez un rôle, comme quand vous étiez petits. […] Oui comme on joue au policier ou à la marchande. Vous jouez avec les sujets de société comme on joue aux petites voitures. […] Vous avez toujours fait ça. Vous avez déjà eu 50 fois cette dispute, vous croyez pas à ce que vous dites. Alors moi, je trouve ça plutôt amusant mais ne me prenez pas en arbitre", commente Claude. Mais Anna qui, étant arrivé en retard, n’est pas au courant de l’annonce du choix du prénom, se sent agressée, et réagit vivement. Vincent essaye immédiatement d’interrompre l’incident : "Stop ! Stop ! Stop ! C’était une blague. [Il rit.] Chérie, je leur ai fait croire que… nous avions décidé d’appeler notre fils… Adolphe. C’est idiot. Drôle, mais idiot." C’est une réaction typique d’un 7 qui joue avec son mental, n’imagine pas un instant qu’il puisse y avoir des conséquences négatives, et est navré quand ça arrive. Navré et surtout stupéfait car il ne comprend pas bien pourquoi tout le monde ne rit pas avec lui ; d’ailleurs après une seconde de pause, Vincent enchaîne, hilare : "Mais très drôle quand même. C’était drôle, non ?"

Puisqu’il y a une souffrance, il suffit de prendre la vie avec légèreté et peut-être d’activer la passion d’intempérance et de gloutonnerie : "Maintenant on se calme, on se rassoit. On se gave de falafels, de tchoutchouka, de pita, et on s’embrasse. Mange, chérie…" Comme Anna ne l’entend pas de cette oreille ("Ta gueule !"), Vincent s’excuse du bout des lèvres et cherche vite une autre solution rapide : "OK, c’était débile, très débile. Vraiment. Je suis con et désolé. Anna, je m’excuse. Pierre, je m’excuse. Je vous présente mes excuses, OK ? Je crois que j’ai plombé l’ambiance. [Il se tourne vers Claude.] Tu nous jouerais pas un petit truc avec ton poup… [Puis vers Élisabeth.] Bon, Babou, aide-moi." Il manifeste alors qu’il a fait son maximum, que les autres exagèrent et qu’il ne faut pas lui en demander plus : "Merde, c’est bon. Je vais pas non plus…"

En fin de soirée, après la sortie d’Élisabeth, Vincent, abattu, répète : "J’ai juste voulu faire une blague."

Centre mental intérieur préféré du 7 — le mental extérieur n’est pas manifesté une seule fois chez "l’inculte" Vincent ce qui suffit à exclure les ennéatypes 5 et 6 —, il a suffi à Vincent de voir dans la bibliothèque Adolphe de Benjamin Constant et d’en lire la quatrième de couverture pour imaginer la blague du prénom. Les 15 minutes du film qui suivent la révélation du prénom ne sont qu’une éblouissante démonstration du mécanisme de défense de rationalisation du 7. Ça commence sotto voce en jouant sur les mots ou plutôt sur les lettres :

  Pierre : Tu vas l’appeler Adolf ?
  Vincent : Oui, comme le personnage du roman de Benjamin Constant.
  Claude : Vincent, tu vas pas appeler ton fils Adolf ? T’es pas sérieux ?
  Vincent : Si. Avec Julien Sorel, c’est le nom le plus connu de notre littérature. Le héros romantique par excellence, non ?
  Pierre : Vincent, tu vas pas faire ça ? Tu nous fais marcher, hein ? Rassure-moi, c’est une plaisanterie ? De mauvais goût, mais une plaisanterie ? Tu vas pas appeler ton fils comme Hitler ?
  Vincent : Ah mais non, justement, pas comme Hitler. Comme tu le sais très bien, le Adolf de Hitler s’écrit avec un f, alors que le mien, le Adolphe français, s’écrit phe.
  Pierre : Mais c’est pareil.
  Vincent : F et ph, pareil ? Ah je pensais que pour un Normalien, tu serais un peu plus à cheval sur l’orthographe.
  Pierre : Non. À l’oreille, c’est pareil. Adolf, Adolphe, c’est pareil.
  Claude : Vincent, ce que Pierre veut dire, c’est que les gens ne vont pas entendre Adolphe. Ils vont entendre Adolf, tu comprends ? Comme dans éléphant.
  Vincent : J’aime bien quand tu me parles comme à un attardé mental.
  Pierre : Excuse-moi mais il faut être attardé mental pour pas comprendre qu’on ne peut pas appeler son fils Adolf.
  Vincent : Tu arrêtes de m’agresser. Tu veux que je t’explique, je t’explique. Sinon on passe à autre chose.
  Pierre : Écoute Vincent…
  Claude : Bien, bien, bien… Laisse-le s’expliquer.
  Vincent : Je lisais Adolphe, le roman de Benjamin Constant, et Anna aussi quand on s’est rencontrés. On a adoré ce livre. On a adoré ce personnage. Ça a été le livre de notre rencontre, tu comprends. Alors on s’est dit que si un jour on avait une fille, on l’appellerait Ellenore. Et si c’était un garçon…
  Pierre : Mais putain, il va le faire, ce con. Il a lu un livre, un livre dans sa vie, et il fallait que ça tombe sur celui-là.
  Vincent : Je crois même que c’est toi qui me l’as offert.
  Pierre : Depuis quand tu lis ce que je t’offre ?

Les deux premiers points du match sont marqués : c’est Pierre qui est agressif, et s’il y a un problème, c’est de sa faute puisque c’est lui qui aurait offert le livre (ce qui n’est pas vrai, bien sûr) ! Dans une deuxième phase, Vincent lui démontre que sa position est absurde et inapplicable :

  Pierre : On ne te laissera pas appeler ton fils comme ça. Tu n’auras pas le droit.
  Vincent : Parce que d’après toi, il y a des prénoms autorisés et des prénoms interdits ?
  Pierre : Bien sûr.
  Vincent : OK, faisons la liste. [Silence. Claude soupire.] Faisons la liste. Je peux écrire, là, sur le cahier de textes de Myrtille ? Parce que si je dois changer, que je me trompe pas encore une fois. Allez, je vous écoute. [Silence.] Bon alors, y a qu’Adolf ?
  Élisabeth : [Elle revient de la cuisine.] Encore ?
  Vincent : Non, on cherche un nouveau prénom. T’as une idée peut-être ?
  Élisabeth : Ah. Euh… Euh… Et pourquoi pas Joseph ? C’est classique et joli.
  Vincent : Ah ben non, Joseph, c’est pas possible.
  Pierre : Pourquoi ?
  Vincent : Joseph Staline. Je sais, c’est aussi le nom du père de Jésus, enfin, du beau-père de Jésus, un charpentier honnête, mais Staline est arrivé après. Tant pis pour lui. C’est la règle de Pierre. Donc, au revoir Joseph. Au revoir Benito. Franco. Augusto. Au revoir Paul.
  Claude : Paul ?
  Vincent : Pol Pot. 3 millions de morts. Je sais, c’étaient des Khmers, mais ça compte quand même. Ça s’écrit pas pareil, mais c’est pareil, paraît-il. Babou, désolé, faut débaptiser ton chat.
  Élisabeth : C’est Polo.
  Vincent : Polo, Paul, on va pas ergoter. J’ai droit à Adolpho, moi ? Non. Bon alors, fini Polo. C’est pas tout. Y a Pétain qui nous tue les Philippe. Saddam. Vous m’aidez pas beaucoup, hein ? Vous devez être nuls au P’tit Bac ?
  Pierre : Vincent, écoute-moi.
  Vincent : Est-ce qu’il y a un nombre de morts limite ? Non parce qu’il y a aussi a aussi les tueurs en série. Jack l’Éventreur. Francis Heaulme, plus contemporain, mais efficace quand même, hein ?
  Claude : Je crois qu’on a compris ton raisonnement, Vincent.
  Vincent : Ah vraiment parce qu’il y a aussi Carlos dans la catégorie Terroristes. Et Ben Laden. Qui dit Ben Laden dit Ben. Qui dit Ben dit Benjamin. Eh bien en gros, pour le chat de Babou et mon fils, y a plus grand-chose en prénoms autorisés. J’ai Bernard et Raoul. Babou, à toi l’honneur, le chat est né avant.
  Élisabeth : [Elle se rend.] Mais tu sais, Vincent, c’est ton fils après tout. Tu fais ce que tu veux.
  Pierre : Non, il ne fait pas ce qu’il veut.
    […]
  Pierre : Bon ça suffit maintenant. Arrête de jouer aux cons, hein. Vouloir appeler son fils Adolphe, mais au mieux, c’est de l’inconscience, au pire, une horrible provocation. C’est l’un ou l’autre. Je veux bien croire que tu sois de bonne foi, mais enfin, après la conversation que nous venons d’avoir, tu ne peux plus faire comme si tu ne savais pas. Tu ne peux plus. Tu ne peux plus jouer à celui qui blesse par étourderie. À partir de maintenant, tu sais ce que tu fais. C’est un acte délibéré. Tu ne peux pas te balader en uniforme nazi en disant juste : "J’adore les déguisements." Non. Alors si tu persistes à appeler ton fils Adolphe, je considérerai que c’est un acte fasciste, une profession de foi. Voilà. Le débat est clos.

Se rendant compte de l’impasse, Pierre essaye donc d’arrêter la discussion, mais arrêter un 7 dans ce type de situation est difficile. Il ne veut pas que l’autre interrompe le jeu, il veut qu’il soit dans l’incapacité de répondre :

  Vincent : OK, t’as sans doute raison. Je peux pas appeler mon fils Adolphe.
  Élisabeth : [À Pierre.] Ben tu vois qu’il est pas borné. Tu dis toujours qu’il est borné. Non. [À Vincent.] Je suis fière de toi.
    […]
  Vincent : C’est toi qui as raison, Pierre. On peut pas faire abstraction des autres. Tu sais ce qui m’a convaincu ? Le déguisement. Un acte privé qui, qu’on le veuille ou non, devient un acte public. Quoi qu’on fasse, tout est politique. Tout est affichage. La neutralité n’existe pas.
  Pierre : Oui, je crois.
  Vincent : Alors, tu as raison. Plus j’y réfléchis, et plus je crois que je vais appeler mon fils Adolf avec un f.
  Pierre : [Effaré.] Quoi ?
  Vincent : Tu m’as ouvert les yeux. Le déguisement, ça a été un déclic. Chaplin. J’ai pensé à Chaplin et à sa petite moustache. Qui a été le plus grand artiste antifasciste si ce n’est Chaplin ? Il avait tout compris. Il a refusé à Hitler jusqu’à son apparence. Donc maintenant j’en suis sûr. Grâce à toi, je vais appeler mon fils Adolf avec un f.
  Pierre : Mais tu délires là !
  Vincent : Je ne me contenterais pas de reculer par lâcheté ou par conformisme. Je vais marquer une rupture. Je vais me mettre en travers la route devant le char comme cet étudiant chinois sur la place Tian’anmen, et je dirai à Hitler : "Tu nous as pris l’Alsace et la Lorraine. Tu ne nous prendras pas nos prénoms." Toi, avec ton attitude simpliste, tu tends à en faire un mythe, une icône indépassable. Tu le déifies, presque.
  Pierre : Moi ! Je déifie Hitler ?
  Vincent : Absolument. Si Picasso avait appelé son fils Adolf, il aurait fait un bien plus grand manifeste pour la paix qu’en peignant Guernica, ça, je peux te le dire.
  Pierre : Mais c’est de la bouillie intellectuelle.
  Vincent : Tu m’as convaincu. Accepte de l’être à ton tour. Tiens, voilà. Imagine, une fille très laide, mal habillée, genre porte-parole d’un mouvement d’extrême gauche. [Il se tourne vers Claude.] Tu vois un peu comme celle pour qui tu votes dans ton truc…
  Claude : Oui, on imagine bien…
  Vincent : Imagine maintenant qu’elle s’appelle… Marylin. Elle salirait la mémoire de cette actrice que nous admirons tous. Alors tu peux m’expliquer pourquoi ce serait pas la même chose dans l’autre sens ? Mon fils sera un type formidable, il mettra à mal le fascisme, il arrachera à Hitler son monopole, et le fera tomber du piédestal où tu l’as mis.
  Pierre : Alors là, je ne sais plus quoi te dire tant c’est n’importe quoi.

Comme souvent, la rationalisation a fonctionné du point de vue de l’ego du 7. Pierre finit donc par ne plus savoir comment répondre même s’il reste convaincu d’avoir raison. Il ne reste à Vincent qu’à affirmer sa pseudo-victoire en ignorant Pierre désormais hors-jeu et en mettant Claude dans son camp :

  Vincent : Claude, quel est l’homme tu détestes le plus ?
  Claude : Hitler, j’imagine.
  Vincent : Non, non, non, non. Un homme vivant.
  Claude : Ah non mais moi, je déteste personne.
  Vincent : Ah putain fais un effort, merde. Je sais pas, moi. Y a bien une personne sur cette planète qui concentre une part infime de ton dégoût ?
  Claude : Tu le connais pas.
  Vincent : Qui c’est ?
  Claude : Le nouvel administrateur de Radio France, un arriviste et une raclure de première.
  Vincent : Eh ben tu vois, quand tu veux, tu peux haïr un peu. Continue comme ça, dans 10 ans tu es un mec normal. Comment il s’appelle ?
  Claude : François Chocard.
  Vincent : Ah… François Chocard. Là, tu te dis, un bon nom de con, hein.
  Claude : [Hilare et ravi.] Oui…
  Vincent : Mais quand tu l’entends, tu penses pas à Saint François d’Assise, ni à François Mitterrand, ni à François Mauriac.
  Claude : [Hilare et ravi.] Ni à François Villon, ni à François Ier, non.
  Pierre : Tu vas pas t’y mettre aussi, Claude !
  Vincent : Ni à Claude François. Donc, si François Chocard, par sa simple connerie, a pu, au sein même de Radio France, faire disparaître des rois, des présidents et les plus grands auteurs français, alors, crois-moi, Adolf Larchet détrônera Hitler. Adolf est mort, vive Adolf ! [Claude rit tandis que Pierre se détourne et s’éloigne.]

Vincent est enchanté de son apparent triomphe et entre dans le pôle supérieur de la dichotomie du 7 : "Adolf a remporté une nouvelle bataille. […] Comment il a cavalé, le Normalien !"

La grande blague du prénom n’est pourtant qu’une plaisanterie parmi d’autres : dans ce domaine, la passion d’intempérance s’exprime à plein-temps. Petit florilège. Pierre essaye de lui faire deviner le code de la porte d’entrée de son immeuble dont les quatre derniers chiffres correspondent à l’année de la bataille d’Austerlitz :

  Pierre : J’en reviens pas que tu connaisses pas Austerlitz. Friedland, Iéna, OK. Mais Austerlitz…
  Vincent : Pourquoi j’apprendrais les stations de métro ?

Lorsqu’il apprend que Pierre a repris l’apprentissage de la langue russe, Vincent déclare : "Moi je me suis remis à l’italien. Je regarde les matchs sur la RAI." Il annonce ainsi les résultats de l’examen prénatal d’Anna :

  Élisabeth : Alors, c’est pas aujourd’hui qu’elle passait son échographie ?
  Vincent : Euh… [Son visage se fige et il s’assoit, accablé.]
  Élisabeth : Ben quoi ? Pourquoi tu fais cette tête ?
  Vincent : Ben il y a une bonne… et une mauvaise nouvelle.
  Élisabeth : Quoi ?
  Vincent : La bonne, c’est que c’est un garçon, et la mauvaise, c’est qu’il est mort.
  Élisabeth : Oooooh !
  Vincent : En fait, je vous fais marcher. C’est un garçon et il va très bien. [Il éclate de rire.] Très bien ! [Il sort de sa poche une photo de l’échographie.] Regarde mon fils, c’est une merveille !
  Élisabeth : Mais ça va pas ! C’est pas drôle.
  Vincent : Mais si c’est drôle.
    […]
  Pierre : Tu bats des records, hein.

Vincent annonce qu’Anna s’est mise à fumer :

  Vincent : C’est la seule femme que je connaisse qui a commencé à fumer pendant sa grossesse. Stress prénatal.
  Élisabeth : Je veux pas me mêler de ce qui me regarde pas, mais c’est mauvais pour ton fils.
  Vincent : Ben tu lui diras tout à l’heure.
  Élisabeth : Mais il risque d’être tout petit.
  Vincent : Eh ben, il sera jockey.

Pierre lui dit alors qu’Élisabeth et lui avaient choisi de ne pas connaître le sexe de leurs enfants à naître :

  Pierre : Nous on savait pas pour le sexe.
  Vincent : Vous saviez pas… comment on fait ?

Lorsque la famille essaye de deviner quel va être le prénom de son fils :

  Pierre : Je te vois bien avec un prénom classique. Matthieu ou Paul.
  Vincent : Non, c’est pas un apôtre.
  Pierre : Paul non plus.
  Vincent : Paul n’est pas un apôtre ?
  Pierre : Non, pas un des 12. Non.
  Vincent : Quoi ? Il était remplaçant ?

Quand Élisabeth demande contre toute évidence si Anna est arrivée, Vincent répond : "Oui, elle a pas sonné pour pas réveiller les enfants, elle a escaladé la façade. À 5 mois de grossesse, c’est plus marrant." Quand elle est enfin là, Anna offre à Élisabeth un bouquet de fleurs :

  Élisabeth : T’as vu comme elles sont belles. […] Il fallait pas.
  Vincent : Tu les veux pas ? [Il reprend le bouquet.] Ben on les garde.
  Anna : Décidément, mon mari est irrésistible, ce soir.

Vincent discute deux fois des goûts vestimentaires de Claude, d’abord sa préférence pour les slips par rapport aux caleçons :

  Claude : Avec le costume de l’orchestre, je suis obligé de porter un slip.
  Vincent : Et voilà, c’est la faute à ton petit trombone.

puis son attrait pour la couleur orange : "Qui porte du orange ? À part à Guantánamo."

Vincent propose de rendre visite à Françoise le "week-end du 36-37". Lorsque Claude annonce qu’il aime quelqu’un, il interroge : "Elle est comment ? Raconte ! Grande ? Petite ? Blonde ? Brune ? Gros seins ? Épilée ? Tatouée ? Raconte !" Quand il s’excuse auprès de Pierre d’avoir cassé sa table de salon, il ne résiste pas à une petite pique :

  Vincent : Je suis désolé pour la table.
  Pierre : Oh, tu sais, c’est rien. Ce n’est que du bois.
  Vincent : Tu pourras toujours en faire un Mikado.

"Tu ne t’arrêtes jamais ?", constate à juste titre Claude. On ne peut donc pas s’étonner du reproche principal que Vincent fait à Claude : "[En parlant du rosé que Claude a amené pour la soirée] C’est un petit-gris. Il lui ressemble. […] Oh ben ça va quoi, merde. Il est sinistre. Tu l’as déjà entendu dire un truc marrant ?" Un 7 peut-il émettre pire critique ?

Cependant, en bon 7, Vincent aime bien faire des plaisanteries, mais n’aime pas en être l’objet. Quand les autres convives lui parlent de la grimace "en cul-de-poule" qu’il fait quand il pense "cause toujours, tu m’intéresses, ou [tu] dis oui pour [te] faire plaisir, mais [je] sais bien que c’est non", les quatre autres personnages rient de bon cœur et sans réelle méchanceté. À cet instant, l’atmosphère devient joyeuse, et une certaine cohésion se recrée. Certains ennéatypes, un 6 par exemple, voire un 7 avec une importante aile 6, en profiteraient sans doute pour prendre la position basse, tourner la page et faire oublier les effets désastreux de leur gaffe. Vincent qui a une forte aile 8, non : "OK, si ma grimace veut dire que vous commencez à me gonfler, alors d’accord, je fais une grimace. C’est clair comme ça ?" Cette réaction du 7 dès qu’on touche à son image est manifestée aussi quand Pierre a traité Vincent d’égoïste ; la réaction est immédiate : "Attends, attends. T’es dans le dico, restes-y ! Regarde à R. […] Comme radin. […] Ben, t’as mon adjectif, je cherche le tien." Elle se manifeste aussi un peu plus tard, avec immédiatement une pointe de rationalisation pour essayer de l’atténuer :

  Pierre : C’est Apollin, pas Apollon.
  Vincent : Ça, on risque pas de se tromper.
  Pierre : Pardon ?
  Vincent : Il te ressemble.
  Pierre : Mon fils est laid ?
  Vincent : Il est ni beau ni laid, il a 4 ans.

Elle est visible à nouveau à la fin de la soirée :

  Vincent : Tu le savais, toi, que Gary Grant était homosexuel ?
  Pierre : Oui. Mais on dit Cary. Cary Grant. Avec un C. Comme cari-bou. Bonne nuit, l’inculte.
  Vincent : Sancho ?
  Pierre : Quoi, encore ?
  Vincent : Je voulais te dire… Tu sais, on a tous… nos petits problèmes.

Quand vient le grand déballage de la fin de repas, Pierre accuse Vincent d’être égoïste : "Toi qui représentes la quintessence, le concentré le plus pur, la substantifique moelle de l’égoïsme. […] Tu n’es pas égoïste, tu es l’égoïsme." Vincent tombe des nues : "C’est marrant parce que je pensais avoir une bonne dizaine de défauts, mais alors celui-là…" On peut le comprendre d’ailleurs. Élisabeth affirme qu’elle "trouve que Vincent est plutôt généreux". On apprend quelques instants plus tard qu’il a sauvé la mise de Pierre quand, enfant, il a tué Moka : "Pardon de t’avoir sauvé les fesses. […] Tu te souviens quand même de la dérouillée que j’ai prise ou pas ?" Plus tard encore, Claude raconte : "Toi, Vincent, tu m’as protégé. Tu te foutais de ma gueule, tu te tenais à distance, mais tu l’as fait comme un frère."

Sommé de donner des explications, Pierre précise : "Tu es une personne absolument parfaitement obsédée par elle-même. Toutes tes phrases commencent par « je ». Tu ne supportes pas de ne pas être le centre de tout, et tu es prêt à tout pour l’être. À tout. Je crois vraiment que des personnes que j’ai pu rencontrer dans ma vie, tu es celle qui résume le mieux ce mot : égoïsme." Il va chercher un dictionnaire et lit : "Égocentrique. Égotique. Intéressé. Narcissique. Qui n’est occupé que par son intérêt propre. Qui ne reconnaît d’autre vérité que celle de sa propre existence." Pour décrire l’ego d’un ennéatype 7, le mot égoïsme n’est pas le terme idéal, car il est trop souvent perçu comme le contraire de générosité, confusion que fait Élisabeth ; le mot égocentrique non plus parce qu’il peut être appliqué à tous les profils de l’Ennéagramme. Le mot narcissique est le plus approprié et décrit effectivement bien Vincent. Il ne connaît pas l’âge de son neveu :"Apollin a 5 ans ?" Il ne sait pas le nom du collaborateur de son épouse :

  Vincent : C’était comment, mon amour, avec les Japonais ?
  Anna : Ah ben je sais pas, mon amour. Moi, j’ai vu des Coréens.
  Vincent : C’était comment, mon amour, avec les Coréens ?
  Anna : Mais pourquoi ? Ça t’intéresse ?
  Vincent : Bien sûr.
  Anna : Ben je sais pas moi. D’habitude, tu ne poses jamais de question.
  Vincent : Faut voir comment tu réagis quand je t’en pose. Mais bien sûr, ton boulot m’intéresse.
  Anna : Bon. Alors dis-moi comment s’appelle mon associé ?
  Vincent : Bah, c’est… Machin, là. Euh… Euh… Le type là…Celui qui t’a énervée, l’autre jour. Ben tu sais.…
  Anna : Ah oui, moi, je sais, oui.
  Élisabeth : Moi aussi.
  Claude : Moi aussi.
  Pierre : Même moi, je sais.
  Vincent : Moi aussi, je connais que lui, avec son nom de tordu, là. Je l’ai sur le bout de la langue.

Vincent clame d’ailleurs avec fierté son indifférence à l’opinion des autres : "Je m’en fous. Je m’en fous, moi, de l’image que je renvoie. Je me fous de ce que les gens pensent de moi." On trouve là l’affirmation de la valeur culte de l’ego du 7, la liberté. Comme nous l’avons vu ci-dessus, ce détachement est plus théorique que réel. Vincent est un charmeur comme veulent l’être la plupart des 7, séduction mise au service de son narcissisme bien sûr. Évoquant leur enfance, Élisabeth lui dit : "Tu vas reconnaître qu’on t’a tout passé depuis que tu es né ? Toi, le fils à sa maman, le petit clown à son papa, qu’avait le droit d’être nul à l’école, qu’avait le droit de sortir de table sans permission, qu’avait le droit de répondre, de découcher, qu’avait tous les droits… Parce qu’il est tellement marrant, Vincent. Et puis c’est fou ce qu’il plaît aux filles. C’est que ça doit être fatigant d’être un petit play-boy. Oh le chouchou, faudrait pas qu’il s’épuise en débarrassant la table. […] Ne t’inquiète pas, mon petit Vincinou, tu peux faire toutes les conneries que tu veux, on te pardonne d’avance."

La personnalité du 7 a un côté enfantin. Parfois celui-ci exaspère : "Grandis un peu. T’as plus 8 ans", dit Élisabeth à Vincent. Parfois il est un des éléments de son charme. Vincent en est conscient. Après qu’il a frappé Claude, il déclare à Anna qui est furieuse : "Tu préfères quand je suis puéril, égocentrique ou que je fais des grimaces ?" Vincent emploie aussi des expressions enfantines : "Je me torture si je veux, je suis débile si je veux", "C’est lui qui a commencé", "Tu me dénonces pas ?" Dans une interview à L’Express, Patrick Bruel précise : "Je reconnais que pour que le personnage soit drôle, il faut qu’il garde un côté enfantin. Je me souviens d’une représentation où j’étais très énervé et, ce soir-là, je l’ai joué sans la candeur. Eh bien, la salle a moins ri."

Bien entendu, Vincent manifeste aussi les autres éléments du style de communication du 7 : la rationalisation, les métaphores (Marylin), les associations d’idées (la supposée homosexualité de Claude amène à la Reine Claude qui aboutit au surnom de Prune), l’emploi répétitif de mots comme jeu ("Vous faites quoi ? Je peux jouer avec vous ?", "Ton mari m’a réquisitionné pour une chasse au trésor."), drôle ou marrant… Surtout quand il n’y a pas de quoi rire ("Elle veut l’avoir toute seule, son gamin ? Qu’elle se démerde ! On va bien se marrer pour une fois."). Il exprime aussi fréquemment, comme nous l’avons déjà mentionné plus haut, le pôle supérieur de la dichotomie du 7 : François Chocard a "un bon nom de con", et l’associé d’Anna un "nom de tordu".

Malgré la tempête qu’a été cette soirée, Vincent reste fidèle à lui-même. Lors de l’accouchement d’Anna, il ne résiste pas à une petite rechute :

  Vincent : [Air grave.] La bonne nouvelle, le bébé va bien. Mais la mauvaise nouvelle… [Pause dramatique.] C’est que c’est une fille. Mais qui est sublime !
    […]
  Pierre : Vous allez l’appeler comment ?
  Vincent : Prune.

Identification avancée : Vincent est un 7 α à aile 8 de sous-type social ("Sacrifice"), les manifestations de l’instinct de conservation étant aussi visibles. Patrick Bruel étant probablement de sous-type sexuel, le non-verbal du personnage exprime aussi cet instinct, même s’il est peu présent dans l’histoire.

Le Prénom : ClaudeClaude Gatignol (Guillaume de Tonquédec) : 9

Dès sa première apparition, Claude est décrit en voix off par la compulsion d’évitement des conflits, la fixation d’oubli de soi, et même le contrepoids égotique : "Claude Gatignol, premier trombone de l’orchestre philharmonique de Radio France. Balance ascendant Balance. Claude est à l’image de son signe astrologique, d’une douce humeur toujours égale. Pour Claude, la vie semble n’être qu’émerveillement. Pas un jour ne se passe sans qu’un détail l’enchante : la parfaite température de la douche, le bruit feutré du fer à repasser sur une chemise en soie, ou le parfum enivrant d’un clafoutis fait maison. Un homme heureux, à l’humour feutré, qu’on peut plus facilement décrire par soustraction. Claude n’est pas coléreux, il n’est pas fantasque, il n’est pas malhonnête. Il n’est pas, en quelque sorte."

Et on enchaîne directement avec l’orientation d’acceptation et le mécanisme de fusion : "Sa grande sensibilité fait de Claude un homme vers lequel on se tourne quand on a du chagrin, car il a cette qualité rare d’écouter sans juger, comme s’il pouvait voir en vous comme dans un livre ouvert." En effet, Claude peut accepter quasiment tout le monde :

  Vincent : Claude, quel est l’homme tu détestes le plus ?
  Claude : Hitler, j’imagine.
  Vincent : Non, non, non, non. Un homme vivant.
  Claude : Ah non mais moi, je déteste personne.

Quand Claude arrive chez Pierre, il a amené une bouteille de rosé, "bien dégueulasse" dira Vincent :

  Claude : Je savais pas ce qu’on mangeait. J’ai pris du rosé.
  Pierre : Babou s’est lancée dans un buffet marocain.
  Claude : Parfait, ça fera office de Sidi-Brahim.
  Pierre : Ah non, de Boulaouane. Le Sidi-Brahim, c’est un vin algérien, le vin de l’OAS, le vin colonial. Alors…

Claude fait alors, dans le dos de Pierre, une moue qui manifeste qu’on ne va pas se fâcher pour si peu. Puis il s’extasie : "Hmm, ça sent divinement bon." Ce contentement ne l’empêchera pas d’approuver silencieusement Vincent quand, à son arrivée, celui-ci se désole : "Elle nous a pas refait son buffet marocain ? Non…"

Pendant toute la blague du prénom, Claude adopte une position neutre, distillant parfois une petite phrase destinée à calmer le jeu : "Laisse-le s’expliquer." Pendant qu’Élisabeth et Pierre sont à la cuisine, il découvre l’exemplaire d’Adolphe et comprend que Vincent a mené tout le monde en bateau. La blague l’amuse énormément, du moins parce qu’il est seul avec Vincent avec ce moment-là, mais il refuse d’en être complice :

  Vincent : Tu me dénonces pas ?
  Claude : Je participe pas au concours de bistouquettes.
  Vincent : Pourquoi, t’aurais peur de perdre ?
  Claude : Je mentirai pas. Débrouille-toi, mais tu me mêles pas à ton…
  Vincent : C’est effrayant, ce que tu peux être Suisse.
  Claude : Même Adolf a respecté la neutralité helvétique.
  Vincent : Un point pour toi.
  Claude : Merci.

Quand la conversation commence à déraper, il hasarde un timide "Je ne pense pas que vous parliez de la même chose", et juste avant la colère d’Anna, il pousse Vincent à réagir, mais ne fait rien lui-même : "Bon ça suffit maintenant. Vincent ! Ça va mal finir." Il recadre le qualificatif de "radin" pour Pierre en "quelqu’un qui fait attention". Avec les autres, Claude est profondément non-interventionniste : "Claude, je ne sais pas si t’es pédé, mais une chose est sûre, c’est que t’es vraiment un lâche", lui assène Vincent. Peu avant, Pierre est allé dans le même sens :

  Claude : En tout cas, ça fait du bien de rire comme ça. Et tout ça méritait pas qu’on s’engueule, hein ?
  Élisabeth : Oh ben, je suis bien d’accord.
  Pierre : Excuse-moi Claude, mais qu’est-ce qui vaut la peine de s’engueuler ?
  Élisabeth : Pierre, s’il te plaît…
  Pierre : Ben attends, il peut quand même répondre à cette question. Qu’est-ce qui est suffisamment important pour toi, Claude, pour mériter une engueulade ?
  Claude : Bon, on n’est peut-être pas obligés non plus de s’engueuler à chaque dîner.
  Pierre : Non, on est pas obligé, c’est vrai, mais tu n’as pas répondu à ma question.
  Claude : [Il soupire et fait un sourire crispé.]
  Pierre : Alors vas-y. De quoi est-ce que tu veux qu’on parle ? Ça doit être ennuyeux d’être toujours spectateur, non ?

Cet évitement des conflits conduit comme il se doit à la passion de paresse et à la fixation d’oubli de soi : "On ne sait rien de lui, il ne dit jamais rien, on dirait un greffier", dit Vincent.

Claude ne hausse le ton qu’une seule fois dans la soirée pour exiger de connaître son surnom, et il suffit de voir la mine stupéfaite des quatre autres convives pour imaginer que c’est la première fois qu’ils assistent à une colère de Claude : "Mais je veux savoir, merde !" Cela s’arrête vite bien sûr, et même après que Vincent lui a cassé "un petit bout de dent", il temporise :

  Anna : Regarde ce que tu viens de faire !
  Claude : Non, mais ça va, Anna. C’est rien.
  Anna : Claude, il t’a pété la gueule. Tu arrêtes de le défendre, merde !

Identification avancée : Claude est un 9 μ à aile 1 de sous-type social ("Participation périphérique"), même si les deux autres instincts sont bien visibles.

Le Prénom : ÉlisabethÉlisabeth Garaud-Larchet (Valérie Benguigui) : 2

"Dans un monde désenchanté où l’égoïsme est roi, Élisabeth monte au front." Ainsi nous présente-t-on le personnage d’Élisabeth. Dès ces premières scènes dans son école, on peut voir son empathie, et peut-être la manifestation du mécanisme de défense de répression :

  Matthias : Il vient jamais en musique.
  Élisabeth : Je le trouve intéressant, ce gamin.
  Matthias : Ouvre les yeux, il est juste nul.
  Élisabeth : Non, Matthias, tu te trompes, il a fait des progrès.
  Matthias : Il a 4 de moyenne.
  Élisabeth : Mais il avait 2 !

L’ennéatype 2 d’Élisabeth apparaît pendant tout le repas, avant tout par son attitude non verbale. Elle est toujours à la cuisine, elle essaie de jongler avec la préparation du repas, sa mère qui téléphone, les enfants qui pleurent, les convives qui s’engueulent. C’est vers elle que se tourne Vincent après le début de la catastrophe : "Babou, aide-moi !" Elle demande aux autres de l’attendre pour discuter des sujets importants, le prénom ou la mutation de Claude, mais en vain. Quand Anna sonne, Pierre ne se lève même pas pour répondre, sous prétexte que la porte d’entrée est "sur son chemin".

C’est un problème fréquent chez les 2 qui se consacrent à leur famille de voir leur aide et leur amour insuffisamment reconnus, et d’en ressentir une grande souffrance. Élisabeth a alors la réaction, classique chez ces 2, d’entrer dans une colère très émotionnelle et de rappeler aux autres tout ce qu’elle a fait pour eux :

  Pierre : Babou, tu devrais la rappeler pour t’excuser.
  Élisabeth : Pour m’excuser ? Tu veux que je demande pardon à ma mère ? Toi ?
  Pierre : Écoute, Babou.
  Élisabeth : Et moi, qui va me demander pardon, à moi ? Hein ? Qui va me demander pardon ? Tu vas me demander pardon, Pierre ?
  Pierre : Mais, je…
  Élisabeth : C’est quoi, cet air ahuri ? Je suis folle moi aussi, c’est ça ? Ou c’est juste du langage corporel pour que les autres comprennent bien que tu ne tu sais pas du tout de quoi je parle ?
  Pierre : Mais…
  Élisabeth : Mais tu crois que tu vas te dédouaner avec tes yeux ronds là, que ça va faire la blague ? Qu’on va se dire : "Oh la la, le pauvre, avec sa bonne femme hystérique qui lui fait des scènes !" Ha ha ha ! Mais tu verrais ta gueule, Pierre. Mais tu as la même gueule que les élèves de collège quand ils trichent. Le livre de grammaire est bien posé sur leurs genoux, la formule mathématique est bien écrite au Bic dans la paume de leur main. Mais leurs yeux te disent : "Oh non non, je ne sais pas de quoi vous parlez, Madame."
  Pierre : Mais, mais mais… Qu’est-ce que tu voudrais que je te dise ?
  Élisabeth : Tu vois pas du tout de quoi je parle ? Y a rien qui te vient là ? Ben je sais pas moi, tu pourrais par exemple reconnaître que j’ai quand même sacrifié ma thèse, pour que tu puisses écrire la tienne. Pendant que Monsieur fréquentait Montaigne, qui corrigeait tes copies ? Qui préparait tes cours ? C’est vrai qu’avec mon congé maternité, j’avais du temps. Ah, les enfants. Et ben tiens, parlons-en, des enfants. Qui m’a supplié d’en avoir parce que "les enfants, y a rien de plus beau" ? Mais tu t’en occupes jamais. Enfin si si si, si, je suis vache. Le dimanche soir, parfois ça te prend, tu joues un quart d’heure avec eux, tu les énerves bien en faisant le fou, juste avant qu’ils aillent se coucher. Après, tu me les laisses, sur les bras, surexcités, trempés de sueur, avec les cartables à préparer, les histoires à raconter, les doudous à retrouver, les pipis, les cauchemars… Et toi tu vas t’enfermer dans ton bureau, parce que bon, quand même faut pas déconner les chiards, ça va 5 minutes. Moi aussi, j’aimerais bien avoir le temps de lire, une fois de temps en temps. Et ben non, elle peut pas, Babou. Elle a pas le temps, Babounette. Et puis à quoi ça me servirait ? Tu m’as jamais emmenée à un seul de tes colloques de toute façon, parce qu’en vérité, Pierre, tu as un peu honte de moi aussi. Avec mon petit poste, mon petit collège, ma petite banlieue, ça ne te fait pas briller, cette épouse mal fagotée qu’a quand même un gros cul de 25 kg depuis la naissance du petit. Hein ? Qui va me demander pardon à moi ? Qui va me demander pardon ? [Long silence.] Pas toi, Pierre, visiblement. Toi, Claude, je ne te dis rien, parce que tu sais déjà tout, même si l’inverse n’est pas vrai. Bon, toi, Anna… Je te dis rien non plus parce que de toute façon on n’a jamais eu grand-chose à se dire. Hein ? Et toi, Vincent. Tu vas me dire les mots que j’attends ? Tu vas reconnaître qu’on t’a tout passé depuis que tu es né ? Toi, le fils à sa maman, le petit clown à son papa, qu’avait le droit d’être nul à l’école, qu’avait le droit de sortir de table sans permission, qu’avait le droit de répondre, de découcher, qu’avait tous les droits… Parce qu’il est tellement marrant, Vincent. Et puis c’est fou ce qu’il plaît aux filles. C’est que ça doit être fatigant d’être un petit play-boy. Oh le chouchou, faudrait pas qu’il s’épuise en débarrassant la table. Mais ta sœur va le faire. Mais ne t’inquiète pas, mon gros bébé. Mais ça la dérange pas, elle aime ça même jouer la bonniche, ta godiche de sœur. Ne t’inquiète pas, mon petit Vincinou, tu peux faire toutes les conneries que tu veux, on te pardonne d’avance. Alors Vincent, ça fait tilt ? Oui ? Non ? Pas de pardon en perspective ? Parfait. C’est bien. On est tous pareils alors. On est dans le non-pardon, ce soir. Alors moi je vais prendre mon aigreur, ma tristesse et ma rancune, et toutes les quatre, on va aller se coucher. En vous laissant la vaisselle pour une fois. Pierre, tu es sur le canapé, tu y restes. Si les enfants pleurent, c’est pour toi. Moi, je vais prendre une boîte de Temesta et dormir 2 jours. Allez tous vous faire foutre, et bonne nuit.

Identification avancée : Élisabeth est un 2 α de sous-type conservation ("Privilège") à aile 1.

Le Prénom : PierrePierre Garaud (Charles Berling) : 5

Ce n’est qu’à mi-film qu’on apprendra que toute sa famille considère Pierre comme un radin, mais la passion d’avarice est montrée dès sa première scène quand il ouvre à un livreur de pizzas qui s’est trompé d’adresse :

  Jean-Jacques : Bonjour. 42,90 euros, s’il vous plaît.
  Pierre : Pardon ?
  Jean-Jacques : Deux Reginas et une Calzone.
  Pierre : [Il se saisit de la facture.] 14,50 euros la Regina ? Vous mettez des truffes ?
  Jean-Jacques : Non, jambon et champignons.
  Pierre : Et ça coûte 14,50 euros ? Vous vous rendez compte qu’on parle de 95 francs ?
  Jean-Jacques : Euh…
  Pierre : Vous croyez quoi ? Que j’ai des robinets en or ?
  Jean-Jacques : Je sais pas…
  Pierre : Dans un pays avec 3 ou 4 millions de chômeurs, demander 250 francs pour trois malheureuses pizzas, c’est indécent, dégueulasse.
  Élisabeth : Un problème ?
  Pierre : Tu sais combien il vend sa Regina ?
  Élisabeth : Tu as commandé des pizzas ?
  Pierre : Non, pourquoi ?

Il y a unanimité sur la manifestation de cette passion du 5 :

  Vincent : Attends, attends. T’es dans le dico, restes-y ! Regarde à R. […] Comme radin. […] Ben, t’as mon adjectif, je cherche le tien.
  Pierre : Radin, c’est tout ce qui te vient ?
  Vincent : Je dirais pas que c’est tout ce qui me vient. Je dirai que ça me vient. Et assez vite, même.
    […]
  Anna : Allez, mais vas-y, gros radin !
  Élisabeth : Ah mais arrêtez avec ça. Mais Pierre n’est pas du tout un gros radin.
  Vincent : Non, [Il lit le dictionnaire] il est "pingre, chiche, avare, ayant un problème avec l’argent".
  Pierre : Toi, tu serais généreux et moi, je serais radin, c’est ça ? Tu serais généreux parce que t’as offert un iPod à Myrtille pour ses 4 ans ? Excuse-moi de ne pas avoir ton fric.
  Vincent : Ah, c’est sûr que les morceaux de bois, ça a pas dû te ruiner.
  Pierre : C’était un Mikado, connard !
  Vincent : Mais t’aurais mon fric, ce serait pareil.
  Pierre : Parce que je pourris pas les enfants, moi ?
  Vincent : Parce que tu peux pas dépenser un sou sans t’y reprendre à 10 fois. Parce qu’il faut voir comment tu tiens ton porte-monnaie, ton petit porte-monnaie. T’es tellement agrippé à lui qu’à chaque fois que tu sors une pièce, on a l’impression que tu arraches un clou. T’es une pince, Pierre !
  Pierre : La pince est heureuse de t’avoir invité.
  Vincent : C’est ta femme qui nous a invités.
  Élisabeth : Mais Pierre n’est pas du tout une pince. C’est même quelqu’un de… De… De… Quand, quand… Quand, quand y a… Il… Oh pffff… Je trouve pas le mot, mais… Il… Heu… C’est quelqu’un de… De…
  Vincent : De quoi ? De très dépensier ? Il va dire quelque chose, le Suisse, oui ou merde ?
  Claude : Bah, je…
  Pierre : Ah parce que t’en es, toi aussi ? Toi aussi tu trouves que je suis radin ?
  Claude : Disons que… que tu es quelqu’un qui fait attention.
  Élisabeth : Voilà ! C’est ça. C’est ça, il fait attention.
  Vincent : Oui, en langage Claude, ça veut dire : "T’es une sacrée pince, Pierrot."
  Claude : Ah non, eh !
  Pierre : Mais tu le penses. C’est bon. C’est bon, Claude. C’est bon. Je suis content de voir que grâce à moi, vous avez trouvé un terrain d’entente tous les deux.

On peut voir la passion d’avarice dans la manière dont Pierre donne à Vincent le code de la porte d’entrée : sans un minimum de culture, on ne monte pas chez lui… au cinquième étage sans ascenseur !

Ceci dit, Pierre est le personnage le moins représentatif de son ennéatype, peut-être parce qu’il est le seul personnage joué par un acteur qui n’a pas interprété la pièce au théâtre ; dans une autre interview à L’Express, les réalisateurs déclarent qu’il "était important pour [eux] de montrer un autre Pierre, plus animal, plus coq, une sorte d’alter ego de Patrick." Le non verbal de Pierre est peu typique de celui d’un ennéatype 5. Il amplifie les éléments d’un discours volontiers dramatique qui déjà marquent une considérable aile 4 : "Il a fait quoi ? Volé mon statut d’assassin. […] Tu étais Don Quichotte et moi Sancho Panza." Nous avons déjà rencontré des ennéatypes 5 ayant cette attitude, mais ils constituent une minorité.

Plusieurs fois dans sa relation avec Vincent, on sent chez Pierre de l’envie, la passion du 4., même si cette envie tourne souvent autour de l’argent… ce qui nous ramène à la passion du 5.

Identification avancée : Pierre est un 5 μ de sous-type social ("Jargon") à aile 4. L’appartement de Pierre et Babou n’est pas sans évoquer l’instinct de conservation du 5 ("Château fort") : on ne sait pas toutefois le rôle de chacun des époux dans son achat et son agencement, et les attribuer à Pierre seul est une spéculation.

Autres

D’autres personnages peuvent être étudiés à l’aide de l’Ennéagramme :

Coléreuse, rigide et punitive, Anna Larchet (jouée par Judith El Zein), est une 1, vraisemblablement μ. Elle manifeste plusieurs fois le mécanisme de défense de formation réactionnelle, notamment avec Babou quand elle arrive en retard, ou à table quand elle commence à s’énerver avec Pierre au sujet des prénoms mais qu’elle arrive encore à se contenir.

Le fait de commencer à fumer pendant la grossesse rappelle le contrepoids égotique du 1, et c’est d’ailleurs quand elle ne peut retenir sa colère (échec de la compulsion) qu’elle va fumer.

Myrtille (joué par Juliette Levant) est un 4 : "Myrtille est maigre, intelligente, fragile. Une nostalgie indéfinissable la rend mystérieuse et fait l’admiration de son père", nous dit la voix off de présentation des personnages. À 12 ans, elle est plongée dans la lecture de Madame Bovary :

  Myrtille : Papa, Emma Bovary n’est pas neurasthénique ?
  Pierre : Ah ouais, complètement. Tu trouves pas que Tom Tom a une relation œdipienne avec Madame Dubouchon ?
  Myrtille : Complètement.
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