Comment j’ai tué mon père
Analyse
Jean-Luc (Charles
Berling) : 6
Jean-Luc est parfaitement intégré dans la bourgeoisie versaillaise : "Je suis très touché. Je voulais vous dire que quand je suis arrivé ici… Il y a quoi ? Dix ans maintenant. On m’avait averti. C’est une ville bourgeoise, fermée à double tour. Les esprits, les cœurs, pas moyen de forcer la porte. On m’avait dit tout ça. J’ai regardé autour de moi et j’ai pas trouvé que c’était vrai. J’étais une sorte d’orphelin, et vous m’avez adopté. Et si vous me dites aujourd’hui que j’ai accompli quelque chose, c’est parce qu’on ne peut pas réussir dans un endroit sans l’aimer."
Sa réussite "exceptionnelle" en tant que gérontologue n’empêche pas la fixation de doute de se manifester : "Ça marche bien. Ça marche presque trop bien."
Jean-Luc mène une vie bien conventionnelle entre son travail, sa femme et sa maîtresse pour laquelle on ne lui voit manifester ni amour, ni véritable désir. Alors que son père vit chez lui et qu’il porte pendant tout le film la même chemise et le même costume, il lui offre… une cravate !
Jean Luc fait son devoir. Il va voir le spectacle de son frère alors que cela ne l’amuse pas : "Tu me fais chier, Patrick. Je suis venu uniquement pour te faire plaisir." Dans les soirées, il cherche à créer une ambiance satisfaisante, même quand il n’en est pas l’organisateur :
| Isa : | T’as beaucoup parlé. | |
| Jean-Luc : | Oui, c’est vrai. J’essayais d’animer. |
Il se croit obligé, même s’il affirme le contraire, d’offrir une petite rente à son père :
| Jean-Luc : | Tu dois avoir une retraite. | |
| Maurice : | [Silence. Il baisse les yeux.] | |
| Jean-Luc : | Tu n’as pas cotisé ? | |
| Maurice : | J’ai été négligent. | |
| Jean-Luc : | Donc, tu n’as plus rien, là. Alors je suppose que tu attends de moi que… | |
| Maurice : | Quoi ? | |
| Jean-Luc : | Que je te tire de là. Et bon pourquoi pas ? Je peux te donner une somme mensuelle correcte. À décider. C’est pas que je m’en sente obligé. Ça, non. Mais enfin, ça me paraît normal puisque je peux le faire. [Il s’apprête à sortir de la pièce.] Voilà maintenant, c’est dit. Réfléchis. |
Quand il apprend que Maurice cherche à retourner en Afrique, Jean-Luc explose de colère et sort une tirade sur le respect des règles sociales et naturelles : "Mais qu’est-ce que tu vas faire dans des pays avec des régimes impossibles, des guerres civiles, une chaleur de bête ? Tu veux tomber malade, et que j’aille te chercher en avion sanitaire. C’est aberrant. On repart pas à zéro à soixante-quinze ans. C’est irresponsable, presque immoral. Y’a des cycles de la nature. On les respecte. On passe la main. On cultive ses rosiers." On notera au passage le mécanisme de défense de projection ("Tu veux que…").
Lors d’une réception, on voit Isa danser un slow avec Maurice alors que tous les autres convives s’agitent sur une musique effrénée. Il s’agit bien sûr de la seule danse compatible avec l’âge de Maurice. Pourtant, à partir de là, Jean-Luc va être en permanence dans la fixation de suspicion. On le voit plusieurs fois surveiller Isa et Maurice, jusqu’aux absurdes accusations finales : "Tu flirtes avec lui. Tu l’allumes. T’es pas dégoûtée."
Cette suspicion se manifeste aussi en dehors de ce contexte. Il cherche une raison mystérieuse à la venue de Jean Toussaint-Dialo : "Je ne vois pas le rapport avec ce Dialo qui étrangement débarque juste après toi." Plusieurs fois, il soupçonne les gens de donner des informations sur lui :
| Maurice : | J’ai entrevu certains vertiges, mais l’union des deux corps, la gerbe de feu, l’extase amoureuse, tout ça, connais pas. Mais rassure-moi, ce n’est pas héréditaire ? | |
| Jean-Luc : | Non. Qui dit ça ? |
À tendance plutôt contre-phobique, Jean-Luc ne manifeste guère la passion de peur, sauf évidemment à propos de la paternité. Dès la première scène du film, il l’exprime à un de ses patients :
| Client : | [Parlant de son fils] Je le vois comme un étranger, une menace. | |
| Jean-Luc : | Il y a toujours un peu ça dans la paternité. |
Il l’avoue à la fin à Isa : "C’était comme une menace. Je crois que ça m’effrayait physiquement."
Maurice souligne cette peur quand il annonce à Isa qu’elle est susceptible d’avoir des enfants et que Jean-Luc lui a menti :
| Maurice : | Franchement, je ne vois pas ce qui vous interdirait d’avoir un enfant. | |
| Isa : | Je comprends pas. | |
| Maurice : | Ça arrive de faire une erreur. | |
| Isa : | Mais comment on aurait pu se tromper à ce point-là ? | |
| Maurice : | La peur. | |
| Isa : | Peur de quoi ? | |
| Maurice : | C’est pas moi qui peux faire l’éloge de la paternité, mais il y a plusieurs façons de la fuir. |
Membre du centre mental, Jean-Luc en a toutes les capacités, et cela a même été un élément déterminant pour séduire Isa :
| Isa : | Puis, il est vraiment intelligent. | |
| Maurice : | Exact. |
Identification avancée : Jean-Luc est un 6 μ de sous-type social ("Devoir").
Maurice (Michel Bouquet) : 7
Maurice affiche pendant quasiment tout le film un sourire parfois franchement amusé, parfois ironique. Cette ironie s’exprime aussi volontiers verbalement, comme lors de la première rencontre avec Isa :
| Isa : | Je ne peux pas vous dire : "J’ai tellement entendu parler de vous." Parce qu’en fait quasi jamais. | |
| Maurice : | Il vous a épargné ça. [S’adressant à Jean-Luc] Merci. |
Ou lors de la fête organisée par Patrick :
| Isa : | Ça fait longtemps que vous n’êtes pas venu à son anniversaire. | |
| Maurice : | Oui. C’est une séance de rattrapage. |
Ou encore avec Jean-Luc, en parlant de sa femme ("Tu as une femme charmante, très bien élevée. Elle a le meilleur côté de la bourgeoisie, enfin, telle que je me la représente. Pour moi, c’est terra incognita."), ou de sa médaille de la ville de Versailles :
| Maurice : | Alors on te célèbre, et c’est l’État qui se déplace, qui vient chez toi pour te consacrer. | |
| Jean-Luc : | Ça se fait couramment ici. |
L’humour va parfois jusqu’à l’autodérision : "On m’a pris pour un client. Je dois avoir la gueule de l’emploi." dit-il à Isa lors des repas offerts aux clochards. Parfois, il la saupoudre d’un peu de rationalisation :
| Jean-Luc : | Tu as eu des femmes dans ta brousse ? | |
| Maurice : | J’étais pas un moine. Surtout des professionnelles. | |
| Jean-Luc : | Ah oui. Les tarifées, c’est commode. On n’a pas de compte à rendre. | |
| Maurice : | Oui. Comme tu dis. | |
| Jean-Luc : | Et jamais rien de plus ? | |
| Maurice : | J’ai entrevu certains vertiges, mais l’union des deux corps, la gerbe de feu, l’extase amoureuse, tout ça, connais pas. Mais rassure-moi, ce n’est pas héréditaire ? | |
| Jean-Luc : | Non. Qui dit ça ? | |
| […] | ||
| Maurice : | Ce n’est qu’une partie de nous-même, un appendice. On ne sait même pas si c’est vraiment à nous. |
Les mauvais moments de la vie sont mesurés à cette aune : "J’ai même passé une semaine dans une geôle à manger de la semoule de blé dur. Pas très marrant. […] On se trouve ratissé. Nu comme un ver. [Rire.] Ainsi va la vie."
C’est d’ailleurs la première impression qu’Isa a de Maurice :
| Jean-Luc : | C’est un vieux bonhomme, maintenant. | |
| Isa : | Je le trouve assez frais. Il est drôle. | |
| Jean-Luc : | [Indigné.] Drôle ?! | |
| Isa : | [Conciliante.] Original. | |
| Jean-Luc : | Oui. Il doit l’être. |
Maurice semble apprécier les plaisirs de l’existence. Au moins, il reproche à Jean-Luc de ne pas assez manger au restaurant :
| Maurice : | Tu es sûr que tu ne veux rien. C’est moi qui t’invite. | |
| Jean-Luc : | Non, non. | |
| Maurice : | Tu es ascétique. |
Maurice supporte mal la souffrance. Il a quitté sa famille, sans doute parce qu’il ne supportait plus un "chemin tout tracé […] pour la vie" : "Il fallait que je parte. C’était une question de survie."
Il n’aime guère non plus le spectacle de la souffrance des autres, là aussi en rationalisant :
| Maurice : | Je suis passé quelques jours en Franche-Comté. Tu sais que j’ai toujours une baraque là-bas qui tombe en morceaux. | |
| Jean-Luc : | Non, je ne me souviens pas. | |
| Maurice : | Mais tout le monde est mort ou dans un état lamentable. J’ai foutu le camp très vite. J’y suis né, je ne ressentais rien. | |
| Jean-Luc : | Moi non plus, je ne crois pas aux racines. | |
| Maurice : | On se les crée. C’est là où on se pose. On est moins mal qu’ailleurs. |
Face à la souffrance, compulsion oblige, la réaction est toujours la même, la fuite. Jean-Luc commente : "C’est une manie chez toi de déguerpir. […] C’est de l’abandon chronique."
La rationalisation, souvent présente, est utilisée là à plein :
| Jean-Luc : | Pourquoi tu m’as fait ça ? | |
| Maurice : | J’ai pas pensé à toi. | |
| Jean-Luc : | Tu n’as jamais pensé à moi. | |
| Maurice : | Au nom de quoi ? De la nature ? Je ne suis pas obligé de t’aimer. |
Elle sert à évacuer tout remords et toute culpabilité, aidée par l’amnésie chère au 7 :
| Jean-Luc : | Qu’est-ce que tu ne pouvais plus supporter ? | |
| Maurice : | Pas les autres. Ta mère n’y était pour rien. Elle était irréprochable. Mais, je n’étais plus cet homme-là. Je ne me reconnaissais plus. | |
| Jean-Luc : | Tu veux dire que personne ne te retenait ? | |
| Maurice : | Si. J’ai pensé revenir, mais me présenter devant vous, je n’aurais pas trouvé les mots. J’étais pris dans un autre système qu’on ne peut plus faire bouger. | |
| Jean-Luc : | Et… Ça marche ? On oublie ? | |
| Maurice : | Le pire, c’est qu’on y arrive. |
Jean-Luc décrit Maurice comme un "cynique", un "aventurier", un "grand excentrique".
Maurice aime visiblement séduire et il y réussit. Il plaît immédiatement à Myriem, la maîtresse de Jean-Luc, comme à Isa et il réussit à renouer un lien avec Patrick. Jean-Luc dit même :
| Jean-Luc : | Je crois que si je l’avais rencontré comme ça par hasard, j’aurais marché. Au charme. | |
| Isa : | Ah, tu vois. | |
| Jean-Luc : | Mais tu as vu son regard ? Quand il se tait, c’est de la glace. Il vous juge tranquillement, jusqu’à l’os. |
La fixation de planification est l’histoire même de sa présence à Versailles, destinée à obtenir de l’argent de Jean-Luc pour retourner en Afrique, si possible sans le lui demander explicitement. Cela n’empêche pas le laisser-aller à propos des soucis du quotidien :
| Jean-Luc : | Tu dois avoir une retraite. | |
| Maurice : | [Silence. Il baisse les yeux.] | |
| Jean-Luc : | Tu n’as pas cotisé ? | |
| Maurice : | J’ai été négligent. |
Mental, Maurice demande à Jean-Luc s’il trouve "raisonnable" qu’il loge chez lui. Lors de l’explication finale, la seule insulte qui lui vienne à l’esprit est : "Imbécile !"
À la fin du film, Maurice découvre qu’il n’a pas eu le contrôle sur la vie et la liberté qu’il croyait : "Toute ma vie a filé comme ça sans que je saisisse rien. J’ai pas touché les choses. J’ai rien appris. Je veux pas que tu sois comme moi. Oublie-moi. C’est pas moi qui t’ai fait, tu t’es fait tout seul et tu continueras de te faire. C’est ça que tu dois savoir. Ça dépend de toi. […] On ne sait pas pourquoi on fait les choses."
Identification avancée : Maurice est un 7 μ à aile 8 de sous-type conservation ("Clan").
Isa (Natacha Régnier) : 9
Isa mène une vie bourgeoise sans aspérité consacrée essentiellement aux relations sociales du couple : "Et moi qui étais là comme une conne à recevoir, à ouvrir la porte, à faire des sourires, à mettre des fleurs sur la table. Mais tout ça, c’est rien, c’est vide.", dit-elle lors de la prise de conscience finale.
Mais cette vie est vide à cause de Jean-Luc certes, mais surtout parce qu’Isa vit dans sa passion de paresse :
| Isa : | Je dois être la femme d’un seul homme. | |
| Maurice : | Si la réciproque est vraie… | |
| Isa : | Ça, je ne sais pas. Je ne veux pas savoir. |
À tel point que lorsque Maurice lui apprend que son mari lui a menti sur son incapacité à avoir des enfants, elle réplique : "C’est dégueulasse ce que vous dites." On devine qu’une partie d’elle encore aurait préféré ignorer la vérité.
La passion est évidemment accompagnée de la fixation d’oubli de soi. Isa ne connaît ni ses envies, ni ses besoins, à l’exception de son désir d’enfant : "Je voulais vraiment. C’est même la seule chose que…" Elle prend conscience de ces mécanismes à la fin du film :
| Jean-Luc : | Si t’en sais plus long que moi, dis-le. | |
| Isa : | Je sais rien justement. |
C’est ainsi que le 9, à son détriment, vit en harmonie avec les autres :
- Jean-Luc : "C’est fou ce que tu plais."
- Patrick : "Elle a des qualités. C’est la pauvre petite fille riche."
- Maurice : "Tu as une femme charmante, très bien élevée."
Pour meubler cette vie insignifiante, Isa s’occupe "souvent" de bonnes œuvres, et on peut supposer qu’en dehors de ses qualités personnelles, cette activité est liée à son mécanisme de défense de narcotisation.
Le plus souvent, Isa essaye de désamorcer les conflits, par exemple après l’accident de voiture quand Jean-Luc se montre très agressif avec son frère : "Allez, ça va. On est entiers." C’est elle qui provoque le premier contact entre Maurice et Patrick. Elle évite toute dispute comme lorsqu’elle refuse que Jean-Luc soit prévenu de son malaise ("Non, non, il serait furieux.") ou ici :
| Isa : | Je suis sûre que je pourrais pas dormir. | |
| Jean-Luc : | Si tu le décides à l’avance… | |
| Isa : | Excuse-moi. |
Pourtant, elle semble soupçonner la puissance de la colère qu’il y a en elle et l’effet dévastateur qu’elle pourrait avoir :
| Isa : | C’est pas moi qui m’énerve. | |
| Jean-Luc : | Ben je préférerais que tu t’énerves. | |
| Isa : | Tu crois ? |
Identification avancée : Isa est un 9 α, probablement de sous-type social ("Participation").
Patrick (Stéphane Guillon) : 7
N’ayant jamais réussi à faire "grand-chose de bon", Patrick sert de chauffeur à son frère parce que "c’est pas tuant, c’est une bonne planque."
Ce qu’il aurait souhaité, c’est être comédien, et il consacre une bonne partie de ses loisirs à être comique amateur dans un cabaret. Il aime rire, sortir et draguer les filles (les "fiancées" se succèdent à la maison, et Maurice ironise sur son "tempérament sanguin".). Patrick organise la soirée d’anniversaire de Jean-Luc qui, pour une fois, s’amuse.
Cette incapacité à se laisser aller et à profiter de la vie est le seul reproche qu’il formule à son frère : "Toi pour que tu te dérides…" ou "Putain, ce que t’es coincé, j’y crois pas."
Patrick a peur de s’engager, que ce soit émotionnellement ou professionnellement :
| Maurice : | Elle a l’air de t’être très attachée. | |
| Patrick : | Oui. Je suis à la limite de faire une connerie. Elle veut qu’on se fasse le grand jeu, la mairie, l’église, tout le tralala quoi. | |
| Maurice : | Bravo. | |
| Patrick : | Elle a des amis qui montent un petit business de vidéocassettes dans le Sud-Ouest. Je me tâte. J’sais pas si je peux faire ça à Jean-Luc. | |
| Maurice : | Tu penses qu’il a besoin de toi ? | |
| Patrick : | [Rire.] Il conduit comme un pied. Puis, il a sa femme, son chauffeur, sa Schéhérazade… | |
| Maurice : | Oui. Il a disposé tout son monde. Mais je lui tire mon chapeau. Avec ses gélules et ses hormones, il a trouvé la recette. | |
| Patrick : | T’as la dent dure, hein ? | |
| Maurice : | Tu sais, les années filent vite. Faut pas s’enliser dans des situations bancales. Si tu as une opportunité sérieuse, n’hésite pas. Prends-la. |
Patrick refuse pendant une bonne moitié du film de parler avec Maurice, et on ne peut voir là qu’un évitement de la souffrance.
Comme tous les autres personnages, il est profondément transformé par le passage de Maurice : "J’ai fait des choses pendant toutes ces années. J’ai bu, j’ai mangé, j’ai dormi. Fatalement, j’ai dormi. J’ai peut-être que dormi."
Identification avancée : Patrick est un 7 à aile 6 de sous-type conservation ("Clan").

