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l’ennéagramme

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Airibas

Personnages de Balzac

Messages recommandés

Airibas

Bonjour, je me demande si vous avez des avis à propos des personnages de Balzac. Je crois qu'il a inclus presque tous les types possibles.

 

Je dirais que la Cousine Bette, par exemple, est une 2 qui vire au 8. Frenhofer (de Le chef d'œuvre inconnu), un 6 paranoïde.

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Fabien Chabreuil

Bonjour,

 

C'est Claudio Naranjo qui disait que tout l'Ennéagramme était dans La Comédie Humaine de Balzac. Mais je n'ai pas eu le temps d'aller vérifier ! :happy:

 

Très cordialement,

Fabien

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Christine

Bonjour,

 

Je crois que le père Goriot est du type 9. On retrouve l'orientation Acceptation-Soutien tout au long du roman du même nom. C'est le père qui se dépouille entièrement pour ses deux filles, par amour. La fixation est aussi bien présente. Son bonheur, c'est de les voir heureuses et peu importe s'il vit dans la misère. Savoir que sa fille assistera au bal (pendant qu'il est sur son lit de mort) avec une superbe robe (qu'il paye en vendant ces dernières possessions) lui fait oublier sa propre souffrance. Il ne les juge point (si elles se comportent ainsi, c'est sûrement de sa faute, elles n'y sont pour rien). C'est un homme calme, mais quand quelqu'un fait souffrir ces filles, il se fâche. La colère ne dure pas longtemps, il garde toute son énergie pour trouver une solution et éviter à tout prix leur souffrance.

 

Très cordialement,

Christine

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Fabien Chabreuil

Bonjour Christine,

 

200 % d'accord ! :confused:

 

Le Père Goriot est un roman fascinant, car on y voit réapparaître de très nombreux personnages des autres opus de la Comédie Humaine (plusieurs dizaines, je crois) et que l'œuvre est d'une richesse exceptionnelle.

Si ma mémoire est bonne — que n'ai-je le temps de relire ! —, on doit y trouver Vautrin en 8 et Rastignac en 3.

 

Dans l'œuvre de Balzac, on a aussi un autre 9 en la personne d'Eugénie Grandet.

 

Très cordialement,

Fabien

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Gabriel

Bonjour à tous,

 

Tiens, j'ai reçu durant mon adolescence La Comédie Humaine entière dans la collection La Pléiade. J'en ai pas mal lu et j'appréciais bien (au contraire de la majorité de mes camarades de l'époque : était-ce ma compulsion ???) Je crois que je m'en vais retourner un peu dans cette bibliothèque…

 

Comme quoi l'ennéagramme nous pousse à revenir aux grands classiques !

 

Avec mon amitié,

Gabriel

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Christine

Bonjour à tous,

 

Je n'ai lu que Le père Goriot, c'est un roman fascinant. Dans ce livre, Rastignac entre en scène et je suis bien curieuse de suivre son parcours.

 

Pour Rastignac, j'avais pensé au type 2, dans sa manière de traiter le père Goriot. Mais le type 3 paraît plus juste : il arrive à Paris pour y commencer des études de droit, mais préfère escalader l'échelle sociale grâce aux conquêtes féminines (il devient l'amant de l'une des filles du père Goriot). Il a besoin d'argent pour paraître dans le grand monde. Il écrit à sa mère et ses sœurs pour leur soutirer de l'argent. Le ton des lettres est terrible et sans scrupule (il tremble quand même au moment de les jeter dans la boîte aux lettres). Il se prend d'affection pour le père Goriot quand il l'observe les larmes aux yeux, cherchant un moyen d'obtenir de l'argent pour ses filles. Avec Goriot, Rastignac devient vrai et aidant.

 

Quant à Vautrin, il semble 8 en effet. Il comprend de suite les envies de gloire de Rastignac et lui propose un plan pour obtenir fortune rapide. Rastignac est fortement tenté (il ne dit pas non clairement à Vautrin) et dégouté (le plan de Vautrin repose sur un meurtre). Vautrin se charge de tout, meurtre y compris ; il ne demande à Rastignac qu'une commission sur les gains obtenus.

 

N'hésitez pas à lire ce roman ! C'est captivant jusqu'à la dernière ligne !

 

Très cordialement,

Christine

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Yves

Bonjour à tous,     

 

Un grand merci, Christine et Fabien, de nous avoir ouvert l’appétit avec Le Père Goriot. Pour ma part, j’évoquerai Eugénie Grandet, beau roman réchauffant le cœur aussi, écrit un an avant Le Père Goriot (en 1833) et cité également par Fabien.

 

« Ni la Grande Nanon, ni Cornoiller n’ont assez d’esprit pour comprendre les corruptions du monde. »

La dernière phrase d’Eugénie Grandet, Balzac la dédie à des gens humbles, des petites gens : la Grande Nanon, simple gardienne de vaches promue bonne à tout faire, puis intendante, et Cornoiller, simple métayer. Balzac résume dans cette phrase les gouffres d’incompréhension entre les ennéatypes (sans connaître ces concepts) et aussi entre les niveaux d’existence d’expression de soi et de sacrifice de soi (cf. la Spirale Dynamique).

 

Gouffres d’incompréhension, oui… Bon, j’avoue avoir projeté sur des personnages du roman (Eugénie, sa mère, la Grande Nanon et Cornoiller) ma peur cinquesque de ne pas comprendre. Peur de ne pas comprendre certains comportements, malgré mes connaissances de l’Ennéagramme et de la Spirale (acquises grâce à Fabien et Patricia). Surtout peur de ne pas tolérer mes émotions fortes : horreur, induite en particulier par les comportements de Félix et Charles Grandet — j’ai horreur de l’horreur —, et affliction, essentiellement liée aux vécus de la femme de Grandet et dans une moindre mesure, d’Eugénie.

 

Maintenant venons-en au travail de Balzac. Balzac nous présente et analyse ses personnages avec un fond d’objectivité (ouf !), même si je trouve qu’il s’enflamme parfois un tantinet trop — ah ben oui, je suis 5, quoi. Surtout il travaille avec profondeur et finesse — j’aime son travail — : c’est un point de convergence avec l’activité de connaissance possible à partir du modèle de l’Ennéagramme.

 

Avant de décrire les êtres qu’il a créés, il peint leur environnement (l’atmosphère à Saumur, la maison froide et sombre de Grandet, le jardin). Leurs sensations (le froid surtout, brrr), leurs ressentis, leurs sentiments, physionomies, pensées et actes, Balzac nous les livre avec minutie. Ainsi que leurs croyances et convictions. Sa construction pas à pas d’un microcosme social fictif et réaliste, sa narration, ses descriptions, ses dialogues, ses points de vue personnels, la finesse de ses observations et aussi celle de son style, ses analogies et métaphores, son intuition, tout cela favorise la compréhension, l’empathie et la compassion pour ses personnages. C’est un autre point de convergence avec la pratique de l’Ennéagramme.

 

Les principaux personnages sont ennéatypables. Le travail de Balzac, motivé par son désir de nous peindre des traits saillants de leurs personnalités, facilite la détermination de leurs ennéatypes et de leurs positionnements sur la Spirale Dynamique.

 

Ce qui m’épate aussi, c’est que Balzac, âgé de seulement 34 ans lors de l’écriture de ce roman, s’intéressait aux « raisons mystérieusement conçues qui ont nécessité les déterminations spontanées » de ses personnages : la dernière des citations qui suivent en témoigne.  Encore un point de convergence avec le modèle de l’Ennéagramme. Ainsi lorsqu’il tente d’éclairer, sans connaître ce concept, la prodigieuse contre-bascule du centre instinctif d’Eugénie, de co-réprimé vers non réprimé – ressort d’un magnifique coup de théâtre. Nous verrons comment dans la dernière citation. Il faut dire qu’il avait lu énormément pendant son enfance, s’était plongé dans différents milieux sociaux et se distrayait en jouant à « devenir un autre que lui » (cf. Wikipédia).

 

*******************

 

Au préalable, voici Eugénie. Eugénie vient de tomber amoureuse de son cousin. C’est l’aube.

 

P. 71 (de l’édition Garnier-Flammarion, Paris, 1964 [Version Kindle]) : « Si l’amour est la première lumière de la vie, l’amour n’est-il pas la lumière du cœur ? Le moment de voir clair aux choses d’ici-bas était arrivé pour Eugénie. Matinale comme toutes les filles de province, elle se leva de bonne heure, fit sa prière, et commença l’œuvre de sa toilette, occupation qui désormais allait avoir un sens. […] Enfin, souhaitant pour la première fois de sa vie, paraître à son avantage, elle connut le bonheur d’avoir une robe fraîche, bien faite, et qui la rendait attrayante. Quand sa toilette fut achevée, elle entendit sonner l’horloge de la paroisse, et s’étonna de ne compter que sept heures. Le désir d’avoir tout le temps nécessaire pour se bien habiller l’avait fait lever trop tôt. Ignorant l’art de remanier dix fois une boucle de cheveux et d’en étudier l’effet, Eugénie se croisa bonnement les bras, s’assit à sa fenêtre, contempla la cour, le jardin étroit et les hautes terrasses qui le dominaient ; vue mélancolique, bornée, mais qui n’était pas dépourvue des mystérieuses beautés particulières aux endroits solitaires ou à la nature inculte. […] Le pavé de la cour offrait ces teintes noirâtres produites avec le temps par les mousses, par les herbes, par le défaut de mouvement. Les murs épais présentaient leur chemise verte, ondée de longues traces brunes. Enfin les huit marches qui régnaient au fond de la cour et menaient à la porte du jardin, étaient disjointes et ensevelies sous de hauts plantes comme le tombeau d’un chevalier enterré par sa veuve au temps des croisades. » Mélancolie rémanente de l’oubli de soi. Eugénie nourrit son centre émotionnel avec l’extérieur. Ce centre prévaut car son centre préféré est alors co-réprimé.

 

« Un jour pur et le beau soleil des automnes naturels aux rives de la Loire commençaient à dissiper le glacis imprimé par la nuit aux pittoresques objets, aux murs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. » Une pierre d’approche du prochain réveil d’Eugénie, aux rives de La Loire, fleuve 9 quand il coule à Saumur.

 

 « Eugénie trouva des charmes tout nouveaux dans l’aspect de ces choses, auparavant si ordinaires pour elle. Mille pensées confuses naissaient dans son âme, et y croissaient à mesure que croissaient au dehors les rayons du soleil. Elle eut enfin ce mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui enveloppe l’être moral, comme un nuage envelopperait l’être physique. Ses réflexions s’accordaient avec les détails de ce singulier paysage, et les harmonies de son cœur firent alliance avec les harmonies de la nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d’où tombaient des Cheveux de Vénus aux feuilles épaisses à couleurs changeantes comme la gorge des pigeons, de célestes rayons d’espérance illuminèrent l’avenir pour Eugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de mur, ses fleurs pâles, ses clochettes bleues et ses herbes fanées, auxquelles se mêla un souvenir gracieux comme ceux de l’enfance. Le bruit que chaque feuille produisait dans cette cour sonore, en se détachant de son rameau, donnait une réponse aux secrètes interrogations de la jeune fille, qui serait restée là, pendant toute la journée, sans s’apercevoir de la fuite des heures. » Quelle justesse dans cette description des ressentis d’une 9 mu. Ces mouvements « de plaisir vague » mêlés de rêverie, d’harmonie et d’une forme de spiritualité, et des prémices de l’espérance.

 

« Puis vinrent de tumultueux mouvements d’âme. Elle se leva fréquemment, se mit devant son miroir, et s’y regarda comme un auteur de bonne foi contemple son œuvre pour se critiquer, et se dire des injures à lui-même. » Premier réveil. Eugénie prend conscience d’un conflit intérieur. Il est lié à son manque d’amour d’elle-même. Son centre instinctif bascule alors de la narcotisation à la rêverie vers la colère consciente. Encore une belle justesse de la part d'Honoré.

 

C’est alors seulement que Balzac se lance dans une très longue suggestion de la physionomie d’Eugénie, suggestion pas du tout cinématographique.

 

« […] ce peintre, amoureux d’un si rare modèle, eût trouvé dans le visage d’Eugénie la noblesse innée qui s’ignore. » De nouveau l’oubli de soi et de l’essence.

 

*******************

 

Soudain le centre instinctif d’Eugénie bascule vers l’action.

 

P. 74 : « [Eugénie] éprouva un besoin passionné de faire quelque chose pour lui. Quoi ? Elle n’en savait rien. » Et p. 82 : « Tiens, maman, mettons la table pour son déjeuner. Elle jeta son ouvrage […]. » Fin de la narcotisation à la couture, ouf ! Eugénie active son centre préféré en harmonie avec son centre de support. Pour l’instant, le centre mental est à la traîne : la contre-bascule du centre préféré a primé sur son activation.

 

Mais la confusion d’Eugénie ne dure pas : elle s’affirme face à son tyranneau de père et ne cherche plus compulsivement à éviter, ni conflit intérieur (ses « tumultueux mouvements d’âme »), ni conflit extérieur (avec son père). Et bien sûr, plus besoin de narcotiser, ni à la broderie, ni à la rêverie.

 

P. 87 : [Eugénie a osé donner du sucre à son cousin] « Eugénie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait déjà serrée, et la mit sur la table en contemplant son père d’un air calme. Certes, la Parisienne qui, pour faciliter la fuite de son amant, soutient de ses faibles bras une échelle de soie, ne montre pas plus de courage que n’en déployait Eugénie en remettant le sucre sur la table. »

 

Et page 145 : [Eugénie a donné son or à elle à son cousin et va devoir révéler cet acte à son père] « L’attente d’une mort ignominieuse et publique est moins horrible peut-être pour un condamné que ne l’était pour madame Grandet et pour sa fille l’attente des événements qui devaient terminer ce repas de famille. Plus gaiement parlait et mangeait le vieux vigneron, plus le cœur de ces deux femmes se serrait. La fille [Eugénie] avait néanmoins un appui dans cette conjecture : elle puisait de la force en son amour. »

 

Ces deux actes spontanés (donner du sucre et donner son or) permettent à Eugénie de découvrir la puissance de son centre préféré, son courage, de la clarté et de la confiance en elle (activation du centre réprimé), en lien avec son amour. Les centres en  harmonie, elle apprend à se connaître.

 

Dans quelle terre Eugénie a-t-elle puisé sa motivation ?

 

P. 81 : « Eugénie cessa de manger. Son cœur se serra, comme il se serre quand, pour la première fois, la compassion, excitée par le malheur de celui qu’elle aime, s’épanche dans le corps entier d’une femme. » À nouveau ce lien entre émotions et ressentis, entre son centre émotionnel et son centre instinctif. C’est sous l’impulsion de son centre de support, que le centre préféré d’Eugénie ne sera plus, pendant un certain temps, réprimé. Quel bonheur.

 

*******************

 

Enfin, de même qu’Eugénie exprime son point de vue par ses actes, Honoré donne le sien par ses paroles.

 

P. 98 : « Assez souvent certaines actions de la vie humaine paraissent, littéralement parlant, invraisemblables, quoique vraies. Mais ne serait-ce pas qu’on omet presque toujours de répandre sur nos déterminations spontanées une sorte de lumière psychologique, en n’expliquant pas les raisons mystérieusement conçues qui les ont nécessitées ? Peut-être la profonde passion d’Eugénie devrait-elle être analysée dans ses fibrilles les plus délicates ; car elle devint, diraient quelques railleurs, une maladie, et influença toute son existence. Beaucoup de gens aiment mieux nier les dénouements, que de mesurer la force des liens, des nœuds, des attaches qui soudent secrètement un fait à l’autre dans l’ordre moral. Ici donc le passé d’Eugénie servira, pour les observateurs de la nature humaine, de garantie à la naïveté de son irréflexion et à la soudaineté des effusions de son âme. Plus sa vie avait été tranquille, plus vivement la pitié féminine, le plus ingénieux des sentiments, se déploya dans son âme. Aussi, troublée par les événements de la journée [son cousin vient d’apprendre la mort de son propre père], s’éveilla-t-elle, à plusieurs reprises, pour écouter son cousin, croyant en avoir entendu les soupirs qui depuis la veille lui retentissaient au cœur : tantôt elle le voyait expirant de chagrin, tantôt elle le rêvait mourant de faim. Vers le matin, elle entendit certainement une terrible exclamation. Aussitôt elle se vêtit, et accourut au petit jour, d’un pied léger, auprès de son cousin qui avait laissé sa porte ouverte. [… Elle dit à son cousin qu’elle a cru qu’il avait besoin de quelque chose, lui conseille de se coucher, puis ressort aussitôt.] Eugénie qui, près de son cousin, n’avait pas tremblé, put à peine se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sa chambre. Son ignorante vie avait cessé tout à coup, elle raisonna, se fit mille reproches. “Quelle idée va-t-il prendre de moi ? Il croira que je l’aime.” C’était précisément ce qu’elle désirait le plus de lui voir croire. L’amour a sa prescience et sait que l’amour excite l’amour. Quel événement pour cette jeune fille solitaire, d’être ainsi entrée furtivement chez un jeune homme ! N’y a-t-il pas des pensées, des actions qui, en amour, équivalent, pour certaines âmes, à de saintes fiançailles ? » Quelle merveilleuse conjugaison de l’intuition à l’analyse. Entre parenthèses, le sous-type Sexuel de l’ennéatype 9 (Union) transparaît. Et à nouveau, dans le terreau de la compassion, la prééminence du centre instinctif. L’action spontanée d’Eugénie (entrer furtivement dans la chambre de son cousin) lui servira, beaucoup mieux que toute réflexion ou émotion, « d’incitaction » : je reprends le mot de Jérôme, qu’il a expliqué dans ce message-ci.

 

 

*******************

 

Pour terminer, voici une question hors sujet, car elle dépasse l’Ennéagramme. Balzac, Flaubert, Maupassant et d’autres écrivains ont exploré à la fois notre nature humaine et leur langue. Je me demande si leur sensibilité, d’une part aux êtres humains, et d’autre part à notre langue en tant qu’instrument, ne sont pas liées. Un peu comme la sensibilité musicale d’instrumentistes et leur attention portée à leur(s) instrument(s). Un jour, j’ai entendu sur France-Culture que « pleurer » et « explorer » ont la même racine en sanscrit.

 

Puissent vos longues soirées vous réchauffer le cœur,

Yves

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,

 

Merci Yves pour ce double plaisir : retrouver la prose magnifique de Balzac et découvrir ton analyse.

 

Très amicalement,

Fabien

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Yves

Bonjour à tous,

 

Je m’empresse de corriger une erreur d’interprétation de ma part. Bouh…

 

Ce matin à mon réveil, mon intuition m’a dit que, pendant sa contemplation du jardin à l’aube (cf. ma première citation), Eugénie vivait une sorte d’épiphanie et ne narcotisait pas : mon expression « narcotisation à la rêverie » était erronée. Son premier réveil n’a pas eu lieu lors de la scène du miroir, mais pendant la contemplation du jardin. Désolé de mon erreur.

 

Par ailleurs, il n’était pas pertinent de ma part, d’évoquer la co-répression du centre instinctif lors de la contemplation du jardin, même si Eugénie contemplait le jardin bras croisés et si Balzac a parlé de « défaut de mouvement » à propos du pavé de la cour et de « tombeau ». Ces expressions témoignent en effet de la conscientisation d’Eugénie – avec l’aide de son talentueux créateur —, et non d’une co-répression du centre instinctif à ce moment-là.

 

Amicalement,

Yves

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Yves

Bonjour à tous,

 

Autre point de convergence avec l’Ennéagramme, Eugénie Grandet illustre l’enfermement par les egos, enfermement dans l’ignorance et les mensonges à soi-même.

 

Presque toutes les scènes du roman se déroulent dans l’enceinte de la maison froide et sombre de Grandet — le père d’Eugénie. L’image de la porte de geôle choisie pour le porche (p. 38) symbolise l’enfermement moral du trio féminin de la maison (Nanon, Eugénie et sa mère). Ce trio est asservi par des hommes enfermés par leurs egos. Même thème que dans la pièce de théâtre Les Rustres de Carlo Goldoni, écrite en 1760, mais traité beaucoup plus finement par Balzac.

 

En affaires, Grandet, petit tyranneau domestique fortuné, excessivement avare et roublard, bégaie pour leurrer ses proies. Pour cacher sa fortune à sa femme, sa fille, son neveu et Nanon, il leur ment sans vergogne. La honte, il la voit, non dans ses mensonges, qu’il croit invisibles — mais comment peut-il être aussi aveugle !? —, mais dans la possibilité de ne pas paraître puissant. Or, il n’est plus maire et cette image de puissance, il la perçoit exclusivement dans ses propriétés et surtout dans son or. L’or, métaphore de sa faible puissance. L’or transformé en plomb. Grandet au cœur de plomb. Bien qu’a priori contradictoires, sa franchise abrupte et ses mensonges abjects à ses proches servent le même objectif illusoire : éviter la faiblesse, la faiblesse chez lui et chez ses proches. Ses mensonges résultent du mensonge de l’ego à soi-même. 8 alpha désintégré en 5, de sous-type Conservation (Survie), l’ego de Grandet associe l’or à sa survie. Il thésaurise avec excès : il n’a jamais assez d’or pour sa survie… Survie de l’ego seulement : jusqu'à son lit de mort, il reste dans l’ignorance de l’essence.

 

La désintégration de Grandet devient tellement forte qu’elle obère l’accès de sa femme et de sa fille Eugénie à l’essence. Dans la maison sombre et froide, Eugénie et sa mère se consacrent à des travaux de couture avec sa mère et s’enferment dans l’ignorance du monde ou/et l’oubli de soi :

 

P. 51 : [C’est l’anniversaire d’Eugénie, les Grandet reçoivent des invités] « Les doux sentiments de la vie n’occupaient là qu’une place secondaire, ils animaient trois cœurs purs, ceux de Nanon, d’Eugénie et sa mère. Encore, combien d’ignorance dans leur naïveté ! […] Eugénie et sa mère ne savaient rien de la fortune de Grandet, n’estimaient les choses qu’à la lueur de leurs pâles idées […]. Leurs sentiments, froissés à leur insu, mais vivaces, le secret de leur existence, en faisaient des exceptions curieuses dans cette réunion de gens dont la vie était purement matérielle. Affreuse condition de l’homme ! Il n’y a pas un de ses bonheurs qui ne vienne d’une ignorance quelconque. »

L’ignorance d’Eugénie et de sa mère apporte du confort à leurs ego, elle conforte leur passivité : paresse à se connaître et soumission. Grandet ne rencontre, ni opposition suffisante, ni échec, et se désintègre inexorablement. Le cercle vicieux se referme sur Grandet et son or, et enferme sa femme et sa fille dans la peur, la honte et la culpabilité.

 

Ainsi p. 75 : « Pour la première fois, [Eugénie] eut dans le cœur de la terreur à l’aspect de son père, vit en lui le maître de son sort, et se crut coupable d’une faute en lui taisant quelques pensées [ses « penchants » pour son cousin]. »

 

Et p. 97 : [En cachette, les femmes ont acheté une bougie et cuit des œufs pour le cousin d’Eugénie.] « — Tiens ! s’écria-t-il [Grandet, père d’Eugénie], voilà de la bougie. Où diable a-t-on pêché de la bougie ? Les garces démoliraient le plancher de ma maison pour cuire des œufs à ce garçon-là. En entendant ces mots, la mère et la fille rentrèrent dans leurs chambres et se fourrèrent dans leurs lits avec la célérité de souris effrayées qui rentrent dans leurs trous. ».

Face à la terreur que son mari lui inspire, la femme de Grandet ne se rebelle jamais contre son autorité, ne lui dit jamais « non », ne lui pose jamais la moindre limite, somatise sa désespérance et meurt de ce mal intérieur. Pour éviter la déviance, elle se laisse maltraiter. 6 alpha, elle manifeste quelquefois l’essence du 6 – lorsque sa fille Eugénie manifeste l’essence du 9 —, jamais la contrepassion. Poser une limite peut-il devenir une question de survie pour un 6, un peu comme sublimer pour un 4 ? Je repense à la conversation « Savoir dire non ». Un « non » aurait donné un prénom à cette femme éteinte : Balzac ne lui a pas donné de prénom. Centrée et culminant dans un niveau d’existence de sacrifice de soi (DQ-BLEU), elle n’a pas dit « non », mais a dit « oui » à la vie éternelle. Quant à Eugénie, à cette époque-là, elle fusionne avec sa mère et a peur aussi.

 

P. 81 : Eugénie : « Son ignorante vie avait cessé tout à coup, elle raisonna, se fit mille reproches. »

 

P. 169 : [Son cousin, parti aux Indes depuis sept ans, ne lui a jamais écrit. Il n’a quasiment jamais pensé à Eugénie. Pendant ce temps, Eugénie est restée fidèle à son amour et à son engagement envers lui.] « Cet amour, maudit par son père, lui avait presque coûté sa mère [sa mère est tombée malade et s’est laissée mourir], et ne lui causait que des douleurs mêlées de frêles espérances. Ainsi jusqu’alors elle s’était élancée vers le bonheur en perdant ses forces, sans les échanger. Dans la vie morale, aussi bien que dans la vie physique, il existe une aspiration et une respiration ; l’âme a besoin d’absorber les sentiments d’une autre âme, de se les assimiler pour les lui restituer plus riches. Sans ce beau phénomène humain, point de vie au cœur ; l’air lui manque alors, il souffre, et dépérit. Eugénie commençait à souffrir. Pour elle, la fortune n’était ni un pouvoir, ni une consolation ; elle ne pouvait exister que par l’amour, par la religion, par sa foi en l’avenir. L’amour lui expliquait l’éternité. Son cœur et l’Evangile lui signalaient deux mondes à attendre. Elle se plongeait nuit et jour au sein de deux pensées infinies, qui pour elle peut-être n’en faisaient qu’une seule. Elle se retirait en elle-même, aimant et se croyant aimée. Depuis sept ans, sa passion avait tout envahi. ».

À cette époque-là, Eugénie ne s’était pas engagée socialement. À sa façon à lui, Balzac nous dit que l’ego peut détourner de l’essence, l’amour et la spiritualité. En DQ-BLEU, ce détournement peut se traduire par un retrait attentiste : « deux mondes à attendre […] Elle se retirait en elle-même ». Dans le cas de l’amour, cette attente est confortée par une illusion : Eugénie, comme le père Goriot, autre 9 mu créé par Balzac, fuient la pensée qu’ils puissent ne pas être aimés (par son cousin pour elle, par ses filles pour le père Goriot), tous deux souffrent terriblement de la séparation physique. Entre parenthèses, dans ces phrases de Balzac, l’instinct sexuel du 9 transparaît à nouveau.

 

P. 179 : [Après sept ans d’attente, Eugénie vient de recevoir une lettre de son cousin] « En se voyant abandonnées […] d’autres femmes baissent la tête et souffrent en silence : elles vont mourantes et résignées, pleurant et pardonnant, priant et se souvenant jusqu’au dernier soupir. Ceci est de l’amour, de l’amour vrai, l’amour des anges, l’amour fier qui vit de sa douleur et en meurt. Ce fut le sentiment d’Eugénie après avoir lu cette horrible lettre. »

 

Amicalement,

Yves

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Yves

Bonjour à tous,

 

Dernier épisode : après l’enfermement, la libération… Ouf !

 

En accéléré : les parents d’Eugénie sont morts, Eugénie est libérée de la tyrannie de son père et a hérité de sa fortune. À la suite de sa douloureuse désillusion amoureuse, elle prend des décisions fortes et se découvre elle-même (vertu du 9). Ainsi elle rembourse les dettes de son oncle et accepte de se marier à un homme attiré par son argent, lui-même riche — homme qu’elle ne désire pas —, à condition de ne jamais avoir de relation sexuelle. L’instinct Sexuel est réparé. Puis son mari meurt rapidement après leur mariage. Eugénie décide alors de s’occuper de sa fortune personnelle devenu colossale.

 

À la dernière page : « Ce noble cœur, qui ne battait que pour les sentiments les plus tendres, devait donc être soumis aux calculs de l’intérêt humain. L’argent devait communiquer ses teintes froides à cette vie céleste, et donner de la défiance pour les sentiments à une femme qui était tout sentiment.

— Il n’y a que toi qui m’aimes, disait-elle à Nanon. »

 

Quelle tristesse. Peut-on affirmer qu’Eugénie ne vivait pas l’idée supérieure du 9 ?

 

Non. Désormais l’amour d’Eugénie ne se manifeste plus sous forme d’une passion (non réciproque avec son cousin), ni d’un désir, mais uniquement sous forme d’amitié et de compassion (non réciproques non plus d’ailleurs, sauf avec la servante Nanon). Par exemple pour son mari (avant sa mort). Incitée par la charité de DQ-BLEU et poussée par sa compassion, Eugénie décide de s’appuyer sur sa fortune pour agir dans le monde.

 

À l’avant-dernière page : « […] qui secourait incessamment les malheureux en secret. »

Et à la dernière page : « La main de cette femme panse les plaies secrètes de toutes les familles. Eugénie marche au ciel accompagnée d’un cortège de bienfaits. La grandeur de son âme amoindrit les petitesses de son éducation et les coutumes de sa vie première. »

 

Comme pour Henry Cavendish, générosité et parcimonie pour soi ne sont pas incompatibles :

  • À l’avant-dernière page : « Malgré ses huit cent mille livres de rente,[Eugénie] vit comme avait vécu la pauvre Eugénie Grandet, n’allume le feu de sa chambre qu’aux jours où jadis son père lui permettait d’allumer le foyer de la salle, et l’éteint conformément au programme en vigueur dans ses jeunes années. Elle est toujours vêtue comme l’était sa mère. La maison de Saumur, maison sans soleil, sans chaleur, sans cesse ombragée, mélancolique, est l’image de sa vie. Elle accumule soigneusement ses revenus et peut-être semblerait-elle parcimonieuse si elle ne démentait la médisance par un noble emploi de sa fortune. De pieuses et charitables fondations, un hospice pour la vieillesse et des écoles chrétiennes pour les enfants, une bibliothèque publique richement dotée, témoignent chaque année contre l’avarice que lui reprochent certaines personnes. ».
  • P. 181 : « Eugénie rougit et resta muette ; mais elle prit le parti d’affecter à l’avenir l’impassible contenance qu’avait su prendre son père. »
  • P. 183 : « Eugénie, qui s’y était attendue, ne laissa percer sur son visage calme aucune des cruelles émotions qui l’agitaient. Elle sut enfin couvrir son malheur sous les voiles de la politesse. »

 

Ainsi Eugénie prend modèle sur ses parents, surtout sa mère : parcimonie pour soi, ici manifestation d’un certain stoïcisme, mais aussi courage et confiance, vécus par sa mère (6), et puissance et courage, orientation de l’ennéatype de son père (8). C’est compatible avec la théorie de l’Ennéagramme : cf. les connexions parentales du 9.

 

Comme le père Goriot (9 aussi), Eugénie semble très dure avec elle-même. Cette dureté est-elle une manifestation de l’ego spirituel ?

 

Non. D’abord « son oreille s’accoutuma à s’entendre vanter sa beauté » (p. 170). Elle ne connaît plus la honte et s’accepte. Je ne sais pas si elle s’aime au sens où nous l’entendons aujourd'hui, mais de toute façon, ses conditions de vie DQ-BLEU ne favorisent guère le narcissisme. Et ses centres s’équilibrent : les centres instinctifs intérieur (auto-discipline) et extérieur (charité active), les centres émotionnels intérieur (elle reconnaît ce qu’elle vit et s’accepte) et extérieur (empathie, compassion, acceptation des autres), le centre mental (pour s’occuper de sa fortune). Contrairement au père Goriot, qui ne s’aime pas, s’oublie et n’agit pas « juste », Eugénie vit l’essence du 9.

 

Eugénie ne déménage pas. À la fin du roman comme au début, la « mélancolie » de la maison des Grandet est prégnante.

 

Dans les citations ci-dessus (agir dans le monde), Balzac a utilisé deux fois le mot « secret ». Quand Eugénie donne, c’est avec désintéressement. Elle ne se soucie aucunement de son image à l’extérieur, ni des ragots provinciaux, par exemple quand elle assume le risque de passer pour capricieuse, car ayant décidé de ne pas donner d’enfant à son mari (p. 188), ou vieille fille aux « habitudes mesquines »(p. 188), ou avare (cf. la citation ci-dessus). L’image est liée au centre émotionnel et son centre préféré n’est pas le centre émotionnel, mais le centre instinctif, qui n’est plus réprimé chez elle.

 

Eugénie reçoit tous les soirs, sans se soucier de son image. Elle fait confiance aux autres pour l’accepter comme elle est. En s’occupant de sa fortune et par ses actes de charité, elle prend aussi confiance en elle et s’exprime. Eugénie traduit en actes les valeurs de sa communauté religieuse. L'instinct social est réparé et Eugénie s’intègre, non seulement en interne, mais aussi en externe : en 6.

 

*************

 

Félix Grandet a choisi inconsciemment la survie de l’ego plutôt que la vie de l’essence. Sa femme, elle, la vie éternelle plutôt que la survie terrestre. Acte de foi et d’espérance, Balzac a créé leur fille Eugénie. Eugénie réconcilie survie de l’ego et vie de l’essence, dans son engagement social.

 

Amicalement,

Yves

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,

 

Merci Yves pour le "dernier épisode" de cette magistrale analyse. Avec ton talent, tu devrais écrire un livre sur l'ennéagramme où chaque type serait décrit par un personnage de Balzac.

 

Très amicalement,

Fabien

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