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Fabien Chabreuil

Michel Bouquet

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,
 
J'ai une profonde admiration pour Michel Bouquet, un des plus grands acteurs français, et de loin ! Je ne me suis pourtant jamais penché sur son ennéatype, ayant seulement la très vague impression qu'il devait appartenir au centre mental (plutôt les profils 7 ou 6). Pendant mes vacances de printemps, j'ai découvert une interview de lui que je vous conseille de lire et dont je reproduis quelques extraits :
 

Vous parlez d’un métier de modestie antinomique avec l’ego hypertrophié de beaucoup d’acteurs !
Nous ne sommes là que pour servir ! J’ai passé ma vie à aller à la rencontre des auteurs. Il y a ceux que j’ai personnellement connus et harcelés de questions. Et puis les autres, distants ou morts, que je n’ai cessé aussi d’interroger et qui me répondaient.

 

[…]

Avez-vous eu la possibilité de repérer ou d’éveiller vous-même une vocation ici ou là ?
Je n’y ai pas pensé. Je ne songeais qu’à mon devoir.

Peut-être avez-vous fait, sans le savoir, le même cadeau qu’Escande ?
Non. Je n’étais pas digne de le faire, moi.

Suivre avec ferveur sa vocation fait-il une vie heureuse ?
Non, cela fait une vie de malheur.

De malheur ?
Le malheur de savoir que c’est si dur, chaque fois si dur. On risque sa vie à chaque rôle, et si le rôle ne veut pas vous parler, si l’auteur se refuse à vous renseigner, c’est foutu. Et c’est tragique.

Mais quand vous réussissez ? Quand votre interprétation sonne parfaitement juste et que le public applaudit acteur et auteur ?
Eh bien on se jette aux pieds de l’auteur et on cire ses chaussures pour qu’elles soient encore plus belles. Il n’y a aucune gloire à tirer. Aucun orgueil.

Au moins une certaine satisfaction !
Non. Jamais. Parce que c’est encore à refaire le lendemain. Et le surlendemain. D’ailleurs, je vous quitte parce que je joue ce soir. Je ne peux pas y échapper. Je dois me reposer et puis me préparer.

Allons ! Il y a dans votre œil des paillettes de gaîté quand vous parlez de théâtre.
Je suis en effet habité par quelque chose. Mais ne vous méprenez pas. Ce sont bel et bien des devoirs. Ma vie ne m’appartient plus, elle est à mes devoirs. Et je suis toujours dans ce vestibule de la rue de Rivoli, attendant de dire mon poème. Espérant le miracle qui se produit de temps en temps.

Soixante-treize ans après votre rencontre avec Escande, vous avez donc toujours la même angoisse ?
Oui. Car c’est l’auteur qui donne le talent. Et c’est lui qu’il faut supplier de parler. […] La quête est incessante… Il faut cette fois que je vous quitte. Je m’en vais vers mon doute.

 

Alors, Michel Bouquet, un 6 ? À confirmer ou à infirmer.
 
Très amicalement,
Fabien
 
P.-S. : vous pouvez lire sur le Ciné-agramme l'analyse d'un film dans lequel joue Michel Bouquet : Comment j'ai tué mon père.

 

P.P.-S. : pour jeter un peu de doute sur cet ennéatype 6, je dois dire que je partage totalement le point de vue de Michel Bouquet sur le rapport entre créateur et interprète. Je me souviens, adolescent, avoir été indigné par des pochettes de disques où le nom du chef d'orchestre était imprimé en aussi gros caractères que celui de compositeur (Karajan et Beethoven, notamment). Je pense aussi à certaines mises en scène qui dénaturent l'œuvre, comme par exemple une représentation de Pelléas et Mélisande conçue par Jorge Lavelli à l'Opéra de Paris en 1977 (hypermnésie de colère que je vais traiter de ce pas !) et qui était un véritable outrage, ou un Vaisseau fantôme — vocalement magnifique — mis en scène par Andreas Homoki et où ce qui se passe sur la scène n'a rien à voir avec le livret de Richard Wagner, ou encore un Roméo et Juliette de Daniel Mesguich d'après William Shakespeare parce qu'évidemment Shakespeare a besoin d'être amélioré et dépoussiéré… Etc., la liste est longue. Alors est-ce chez moi, effet de la dichotomie ou de cette aile 6 que je n'aime pas voir ? Je vais creuser.
 
Source : Michel Bouquet (interviewé par Annick Cojean), "Michel Bouquet : « Une vie de malheur. On risque sa vie à chaque rôle »", Le Monde, 24 avril 2016.

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Yves

Bonjour à tous,

 

Merci Fabien de ce partage. J’ai été très ému par les deux actes de Maurice Escande. Une belle histoire.

 

J’aime aussi Michel Bouquet. J’apprécie beaucoup son humilité et son honnêteté avec les auteurs, son effort pour essayer de comprendre leurs choix, leurs motivations. Et pour les respecter. Voici quelques compléments.

 

Dans l’émission « La grande table » sur France-Culture, du 29 avril 2016, Michel Bouquet, à 90 ans :

 

« Le plus important, ce n’est pas ce qu’on en pense [de l’œuvre], c’est ce qu’il en pense, lui [l’auteur]… Qu’il faut trouver. La vie de l’auteur est très importante. […] »

 

« Il y a le monde autour de nous, qui est très difficile à comprendre et qui ne peut être compris que lorsqu’on trouve la logique à tout ça. Et on ne la trouve pas. La pensée la plus solide qu’on puisse avoir en soi, elle se trouve écroulée par le contact avec le monde. On doute de tout, de soi et de tout. On… On doute… On doute de tout. Et là-dedans, il faut trouver son chemin. C’est très difficile. L’acteur est un témoin, c’est un monsieur qui est là pour les autres. C’est un reflet de tous les autres, qui sont dans la salle. Il n’est pas en soi intéressant, il est le reflet. […] »

 

« Il faut mettre un peu d’ordre dans sa pensée pour savoir que ce qu’ils viennent chercher, c’est le contact avec quelque chose de plus haut qu’eux, de plus important qu’eux. Et ça rend très humble. Comme ça, c’est la meilleure solution pour parvenir à se faire entendre. C’est d’être le représentant, le comptable de la pensée d’un esprit supérieur qui a écrit le chef-d’œuvre. Et il faut être en contact avec ça, par rapport à son époque, par rapport aux gens qui sont là. Et c’est tout un travail. Mais la personnalité de l’acteur n’a rien à voir dans tout ça. On s’en moque un peu. […] »

 

« Je n’ai jamais pensé que c’est l’exaltation de soi-même à soi-même, qui fait l’acteur. J’ai toujours pensé que ce qui faisait l’acteur, c’était de bien comprendre ce que l’auteur avait voulu exprimer. C’est ça surtout, le devoir de l’acteur, c’est de trouver la familiarité avec l’auteur, et donc avec le rôle. […] »

 

« — Toute expérience humaine trouve sa logique dans l’action même de vivre. […] Mon opinion sur un personnage change tous les jours. Elle change tous les jours. Et tous les jours je m’adapte à la réalité de la vie, et je le mets, ce personnage, en contact avec la réalité de la vie.

— Dans vos cours, vous disiez : “L’art de l’acteur, ce n’est pas de ressentir, c’est de réfléchir.”

— Oui, réfléchir. Mais réfléchir, ça ne veut pas dire comprendre ; ça veut dire qu’on est en réflexion sur quelque chose.

— On doute ?

— Oui, bien entendu, on doute tout le temps. D’une représentation sur l’autre, grâce à Dieu, on doute. Et grâce à Dieu, on éprouve le besoin de le refaire. […] »

 

« Je trouve des leçons dans ce que le public me donne, avec le rôle. Dans ce que je rate du rôle. Lorsque je réussis aussi. La représentation est un moment hors du temps, où on prend conscience d’où on vient, là où on va et puis ça peut être démoli du jour au lendemain et recommencé autrement. C’est toujours un questionnement. C’est un travail, quoi. […] »

 

« Molière, c’est l’humain avec ses faiblesses, mais avec cette grandeur d’arriver à se dissoudre devant la vérité de la vie, devant… C’est ce qui est beau chez Molière. C’est beau, c’est très noble. C’est ce qu’on peut faire de mieux dans le sens de l’humain, quoi. De la rareté de l’être humain, quoi, qui fait ce qu’il peut. Qui fait ce qu’il peut avec rancœur, avec… Le comique “facile” de Molière, soi-disant, cache des choses effrayantes de vérité. […] »

 

« Comprendre, c’est toujours très difficile et c’est toujours apprendre à soi-même. Comprendre, c’est très difficile de comprendre. Il faut être très humble dans le sentiment que… L’humilité n’est pas une fin en soi, mais c’est une possibilité de continuer, quoi. De pouvoir se dire : “Je peux recommencer demain.” Et que j’essaie de comprendre mieux. Personne ne comprendra le monde, même pas le plus grand esprit du monde ne le comprendra. Personne ne comprendra le monde. Et donc pourquoi se dire qu’on va le comprendre ? Non, on ne le comprend pas. On comprend par fragmentations, comme ça. La masse des gens qui est là est très importante. […] C’est très important d’arriver, d’arriver à se dire ensemble : “Mais on n’y comprend rien.” Et c’est beau. Le théâtre n’est pas fait pour convaincre, il est fait pour fasciner. Des gens viennent là et puis se disent : “Ah, on n’est pas seul.” [Sa voix se fait plus basse, plus douce, plus rêveuse.] Tel auteur, qu’on aime bien, il a souffert, lui aussi. Alors le plus près possible qu’on puisse être de la vie, c’est la vie. Donc il ne faut pas intellectualiser ce qui est intelligent. Ce qui est intelligent, il faut le laisser agir par lui-même. Par contre, la personne que l’on est, il faut respecter l’humain en elle. Il faut l’améliorer pour qu’elle soit digne de représenter l’humain. »

 

***************

 

Un mois plus tard, dans l’émission « Une saison au théâtre » sur France-Culture, du 22 mai 2016 :

 

« J’ai éveillé l’esprit des élèves au respect des auteurs avant tout. […] L’auteur a droit d’être respecté absolument. Ne pas en faire un imbécile. […] »

 

« Personne ne fait l’assemblage des contradictions que Molière fait en décrivant un personnage.«» Et il cite la bataille intérieure du malade imaginaire.

 

« Avec un grand auteur, il y a toujours quelque chose qu’on n’a pas compris. Et il est bon d’y retourner sans arrêt, sans arrêt. […] »

 

À propos des pièces de Shakespeare : «  Les gens qui sont là [les spectateurs] trouvent dans leur vie matière à réflexion. Et ils reviennent. […] »

 

« On pense qu’au bout de cinquante ou soixante ans de travail, soixante-dix, on a une petite idée de la question. Encore que… Ce n’est pas sûr… Mais enfin, il faut bien s’arc-bouter sur quelque chose, sur soi, quand même ! Quand on est acteur, c’est forcé de s’arc-bouter sur soi. On est seul à avoir raison contre tout.  Sinon, on ne peut pas être acteur. C’est de dire aux élèves : attendez, ça vous parle ? Ben voilà. On se met en colère contre soi, quand on est acteur, on ne comprend pas tout de suite. Même en jouant huit cents fois une pièce comme Ionesco ou Molière […], on comprend petit à petit, on ne comprend pas tout d’un coup. Tout à coup, quand on comprend, quand on tape juste, alors là ça devient évident. […] Tous ces grands auteurs, ça devrait être la base de l’éducation. Faire comprendre qu’il faut les comprendre. »

 

***************

 

Dans l’émission « La grande table » sur France-Culture, du 11 septembre 2017, animée par Olivia Gesbert, Michel Bouquet, à 92 ans :

 

[NB : Michel Bouquet a très souvent joué le rôle d’Orgon, et seulement une seule fois celui de Tartuffe.]

 

Olivia Gesbert : « — Vous dites : « Il y a beaucoup d’Orgon encore aujourd’hui. Comme chez lui, leur désir est un désir d’aveuglement, un besoin d’autorité et un rêve d’obéissance. » […] Qu’est-ce que ça révèle aujourd’hui, de nous, ce désir d’être trompé comme Orgon ?

— C’est malheureusement la fatalité qui accompagne la vie de chacun, de tous les gens qui se posent la question de savoir pourquoi ils sont là, et quelles raisons auraient-ils de défendre telle chose plutôt que telle autre, et qui choisissent à un moment donné une direction donnée, et qui malheureusement subissent ce que subissent tous les individus, c’est-à-dire le fait d’être déconcerté, déconcerté constamment par ses croyances. Et le fait d’être désavoué par ses contemporains. […] »

 

« [La pièce Tartuffe] demande le respect, elle demande qu’on la serve. […] »

 

À propos de Molière : « C’est un être simple qui arrive à tout comprendre. »

 

« C’est tous les jours, tous les jours être démenti de ce qu’on voulait faire et puis trouver les forces pour proposer autre chose le lendemain, qui dira plus de vérité. Donc c’est une attitude, c’est une attitude d’être contredit par soi-même, d’être pas du tout à la hauteur et d’essayer de parvenir à la hauteur. Mais souvent il y a des déconfitures. C’est vrai, il faut les accepter. Il faut dire : passons à autre chose, tant pis ; ça n’est pas possible ? Très bien. Puis vous jouez le lendemain, recommencez à re-répéter, à essayer de réfléchir à faire mieux et puis, peut-être un jour, de se dire, mon Dieu, les gens sont satisfaits, eh bien tant mieux. Nous, on ne sera pas forcément satisfaits. […] »

 

« C’est très important de savoir que ça les touche [les spectateurs], parce qu’ils ont un compagnon de misère à qui s’adresser en secret, qui est… Je connais des gens qui ont vu sept fois, huit fois, par exemple Le Roi se meurt de Ionesco, et qui reviennent le voir quand on le joue. Et on sent très bien que cette pièce leur a apporté une réponse. Ce n’est pas moi qui vais leur apporter une réponse : c’est l’auteur qui va leur apporter une réponse. Et s’ils peuvent se satisfaire de cette réponse, alors c’est très bien. C’est très bien : on a fait son devoir. »

 

***************

 

Aucun doute sur la sixtitude de Michel Bouquet (de variante alpha).

 

Un des ses groupes de loyauté est celui des auteurs et des anciens du théâtre (dont Louis Jouvet, qu’il cite par ailleurs avec une admiration fervente). Ou bien c’est sa mission de transmission, respectueuse des auteurs. Je ne sais pas. Dans les deux cas, il se lie à ce groupe avant tout par son centre préféré (mais pas seulement). Peut-être dans l’intention — accomplie — d’assurer une stabilité à ce centre, à la fois préféré et co-réprimé ?

 

Amicalement,

Yves

 

P.-S. : n’y a-t-il pas également du VIOLET (cf. la Spirale Dynamique) dans son respect pour les auteurs et les anciens du théâtre ?

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,

 

"Aucun doute sur la sixtitude de Michel Bouquet."

Il semble, oui ! Un grand merci pour ces extraits, Yves.

 

"N’y a-t-il pas également du VIOLET […] ?"

Quand on entend Michel Bouquet parler des auteurs qu'il admire, on a vraiment l'impression que pour lui, ils sont là, qu'il dialogue avec eux. J'y verrais effectivement volontiers du VIOLET.

 

Très amicalement,

Fabien

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Yves

Bonjour à tous,

 

Michel Bouquet s’est entretenu jadis avec José Arthur, sur France-Inter, à propos de son trou de mémoire, alors qu’il jouait le rôle de Pozzo, dans la pièce de Samuel Beckett En attendant Godot au sein de la Cour d’honneur d’Avignon.

 

« — Le trou que j’ai eu de trois minutes et demie, où j’ai dû sortir de scène…

— Trois minutes et demie pour un comédien, c’est une demi-heure !

— C’est l’humiliation atroce… C’est la fin du monde, quoi… Et alors on me repousse après en scène, et puis toutes les répliques qui me venaient petit à petit, petit à petit, me coûtaient un effort… C’est comme si j’avais nagé… Je veux dire, dans une mer démontée, et sans savoir du tout… En pouvant me noyer à chaque seconde… Et faisant tous les efforts du monde pour que les répliques reviennent, les unes à leur place, les autres à leur place, etc. ç’a été un enfer, et les trois représentations qui me restaient à faire, de Godot dans la cour d’honneur, ont été des… des… des…

— Des supplices ?

— Des supplices atroces. »

 

Ce témoignage m’a beaucoup ému. Les mots « me noyer », « enfer » et la répétition de « atroce » évoquent pour moi la souffrance sous-tendant la peur de base et la false core (cf. le stage Néti néti) de l’ennéatype 6.

 

************

 

Tiens, comparons le témoignage de Michel Bouquet à des témoignages d’autres comédiens, dans la même circonstance : un trou de mémoire en jouant dans une pièce.

 

D’aucuns ont trouvé des ressources :

Denis Podalydès, lui, a cherché en vain à voir les mots, puis cherché, cette fois avec succès, des phonèmes du fragment oublié.

Une autre comédienne est partie en coulisses relire son texte, puis est revenue aussitôt. Il se trouve que le public a cru que cette sortie faisait partie de la mise en scène.

J’imagine qu’en coulisses, d’autres comédiens se sont fait aider par un souffleur ou par le régisseur.

 

D’autres ont dévié du texte :

L’une : « Les mots de Molière n’étaient pas là, mais je me suis dit : au moins, au moins je vais donner le sens ; et donc j’ai dit les choses avec des mots tirés d’aujourd’hui, en tout cas sans la prosodie classique et la rime. » (cf. la deuxième source citée à la fin).

Un autre a spontanément « bricolé un alexandrin ».

Un autre comédien (3 alpha), lors d’un trou de mémoire, a sauté le fragment oublié de son long monologue et d’après lui, « le public n’a rien vu » (dixit fièrement) : cf. la dichotomie du 3 (cf. le stage Ailes) au service de la compulsion d’évitement.

 

************

 

Revenons maintenant à Michel Bouquet.

 

Contrairement à d’autres comédiens, son trou de mémoire a duré très longtemps. Son sentiment de « e noyer » indique qu’il a subi, non seulement la passion et la fixation du 6, mais aussi le contrepoids égotique du 6 (cf. le stage Connexions). Il a halluciné un danger de mort, amnésié ses ressources, vécu de la confusion et peut-être une catalepsie (cf. les transes hypnotiques du 6 dans le stage Éveil).

 

L’expression « pouvant me noyer », son incapacité à retrouver un sentiment de sécurité kinesthésique ainsi que le fait de ne pas revenir sur scène de son propre chef, sont des effets de la répression du centre instinctif — le centre de la survie — du 6 alpha. Un 6 alpha sous pression à la fois de l’extérieur et de l’intérieur, peut considérer que bouger est dangereux. Le comportement du comédien a été phobique et non contrephobique.

Lors de son trou de mémoire, Michel Bouquet n’accédait plus à ses ressources pour retrouver son texte. En premier lieu, la confiance, liée au centre mental. Ceci à cause de la bascule de son centre préféré.

 

Seul le centre émotionnel fonctionnait. L’expression « humiliation atroce » indique qu’il subissait l’emprise de la honte de l’image qu’il croyait donner au public et à son groupe. Ainsi que la blessure et la culpabilité de ne pas accomplir son devoir (cf. le sous-type Social du 6 dans le stage Sous-types). Et peut-être aussi, même s’il ne s’est pas désintégré en 3, une blessure de voir son centre préféré échouer. « Humiliation atroce » m’évoque la propension du 6 à se blâmer, alors même qu’il a besoin de soutien. L’expression « me noyer » indique que le comédien avait quitté le bateau, qu’il se sentait abandonné, sans secours, sans soutien de son groupe, risquant une mort solitaire dans une « mer démontée » — démontée comme son centre préféré. Il subissait la peur de base du 6. Le danger venait à la fois du monde extérieur (le groupe abandonné, la « mer démontée » i.e. dangereuse) et de son monde intérieur (se noyer, étouffé par ses émotions douloureuses). Il avait perdu, en même temps que sa confiance en lui, sa confiance dans le public ou/et dans son groupe, confiance en leurs capacités d’acceptation, de tolérance et de soutien, capacités de l’ennéatype 9, son type d’intégration. Il avait aussi perdu l’espérance, idée supérieure de l’ennéatype 3, son type de désintégration.

 

Michel Bouquet devait, non seulement retrouver sa confiance familière, mais aussi retrouver son personnage. Dans ces conditions, se remettre dans la peau du cruel Pozzo a dû lui sembler d’autant plus « atroce » qu’il avait tant souffert de la cruauté de ses camarades au pensionnat, dès l’âge de 7 ans. Peut-être revivait-il la même peur et le même désarroi qu’à 7 ans, peur et désarroi liés à la peur de base et à la false core du 6.

Par ailleurs, contrairement à d’autres comédiens, pas question pour Michel Bouquet de dévier du texte : cela aurait signifié trahir l’auteur. Nous retrouvons ici sa loyauté aux auteurs. Cette non-déviance est congruente avec ses valeurs. Résultait-elle à ce moment-là de la compulsion d’évitement du 6 ou bien d’un choix libre ? Étant donné son témoignage, je choisis la première conjecture.

 

Dans l’entretien cité dans le premier message, le comédien dit que les auteurs lui répondent. Là, en coulisses, l’auteur de la pièce ne lui répondait plus. Du point de vue de la Spirale Dynamique, dans l’hypothèse d’une loyauté aux auteurs dans le vMème VIOLET, peut-être sa souffrance fut-elle aiguisée par un sentiment d’ostracisme : cf. ce billet-ci de Fabien dans son blog Et à l’aurore. Entre parenthèses, le comédien savait que Samuel Beckett était très sourcilleux à propos de la fidélité à ses textes. La fidélité de Michel Bouquet aux textes me rappelle la fidélité aux paroles des anciens dans le vMème VIOLET : cf. ce billet-là de Fabien.

 

Mais revenons à l’ennéagramme. Je me demande si Michel Bouquet n’a pas vécu un conflit de loyautés : conflit entre, d’une part une loyauté au public ou/et à son groupe du théâtre, et d’autre part sa loyauté à l’auteur. En effet, rester en coulisses, c’était en quelque sorte abandonner le public et son groupe. A-t-il projeté sur eux son sentiment d’abandon et aggravé ainsi ses sentiments de honte et de culpabilité ? Et dévier du texte, c’était abandonner l’auteur.

 

Sa loyauté à l’auteur s’est avérée très puissante. Elle m’a touché. Il s’y niche un mélange de dignité et de tendre faiblesse. Cette tendre faiblesse, eh bien, il se trouve que c’est ce que Samuel Beckett cherchait à montrer dans ses pièces de théâtre.

 

Amicalement,

Yves

 

Source 1 : une archive de l’émission sur France-Inter du fidèle José Arthur, archive citée dans l’émission « Une saison au théâtre » du 21 janvier 2018, sur France-Culture.

Source 2 (uniquement des citations des autres comédiens) : l’émission « Une saison au théâtre » du 24 décembre 2017, sur France-Culture.

Source 3 (uniquement des citations des autres comédiens) : L’oubli, un paradigme pour le jeu d’acteur ?

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,

 

" Elle m’a touché."

Merci Yves pour cette analyse. Tu as su me faire passer ton émotion et ainsi partager celle de Michel Bouquet.

 

Très amicalement,

Fabien

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