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Fabien Chabreuil

Allemagne

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,

Dans la communauté de l'Ennéagramme, l'Allemagne est systématiquement placée en ennéatype 6. Roger, l'un de nos stagiaires, a même témoigné à ce sujet dans une autre discussion :

 

J'ai vécu plusieurs années en Allemagne et au Japon. Quand je m'interroge sur le choix de ces deux pays pour mes séjours à l'étranger, je me dis que c'est la complexité de la mentalité de ces deux peuples, si semblables (cf. le livre de Jean Cau, La revanche des deux vaincus), qui a fait que je les ai découverts avec passion. Voir fonctionner un peuple 6 est fascinant :

  • recherche de la sécurité dans l'obéissance à la loi extérieure, dictée par l'autorité ou par le groupe,
  • difficulté à surmonter la méfiance envers l'étranger (ausländer = celui qui vient de l'extérieur du pays/groupe),
  • passion pour l'organisation qui élimine tout imprévu, tout ce qui est incertain et vague,
  • goût du travail bien fait qui flatte le sens des responsabilités,
  • sérieux que l'on met jusque dans les actions les plus quotidiennes, ce qui amène à perdre facilement le sens de l'humour,
  • radicalisme qui se caractérise par tantôt une attitude soumise, tantôt une agressivité extrême (phobie et contre-phobie),
  • tendance à penser que les étrangers ne les aiment pas (projection),
  • auto-dénigrement,
  • besoin de se référer aux règles,
  • pression sociale qui s'exerce sur tous du fait du conformisme aux règles que l'on impose à soi et à autrui,
  • grande énergie déployée pour faire aboutir un projet commun,
  • projection de son pouvoir sur un leader,
  • rapport craintif au temps : besoin de prévoir et d'anticiper pour se sentir en sécurité.
La liste serait longue des caractéristiques du 6 qui se retrouvent dans les motivations et les comportements des Allemands et des Japonais.

 

J'ai eu une amie allemande qui était tout aussi persuadée de la justesse de cette hypothèse, mais elle était elle-même de cet ennéatype, et on sait la tendance des 6 à la projection. :tongue:

Déjà, à l'époque de Roger-Papyzen, Wolfram, un de nos participants de nationalité allemande, avait des doutes :

C'est très intéressant ce que Roger écrit sur l'Allemagne. Comme je suis allemand (et je vis en Allemagne), je lui donne raison pour une grande part de sa description, quoiqu'aujourd'hui une grande part de la jeunesse allemande ne porte pas les traits du type 6, mais plutôt ceux du 7 : les jeunes veulent plus s'amuser que travailler sérieusement Ce n'est pas seulement mon opinion personnelle.

Si ça change, bien sûr ce peut être de nouveaux comportements au service du même ennéatype, mais ce peut être aussi de la Spirale Dynamique — que j'apprenais mais n'enseignait pas à l'époque — que l'on prend pour un ennéatype. Pourrait-il s'agir du niveau d'existence BLEU que l'on peut si facilement prendre superficiellement pour du 6 ?
 
Je viens de lire un petit livre sur la culture allemande qui a été à l'origine de pas mal d'interrogations :

Il se pourrait qu'il y ait une confusion motivation-comportement interne à l'Ennéagramme et en plus une confusion ennéatype-positionnement sur la Spirale Dynamique.

 
L'auteur principal est Christophe Bourdoiseau, un journaliste français basé à Berlin. Son texte est complété par des entretiens avec Étienne François, un historien français co-fondateur et ancien directeur du centre Marc Bloch à Berlin et considéré comme l'un des plus grands connaisseurs de l'Allemagne et de ses relations avec la France, Gesine Schwan, une femme politique qui préside l'École supérieure de science et de management politique de l'université berlinoise Humboldt, et Wolf Lepenies, le fondateur de Wissenschaftskolleg, un institut de recherche pluridisciplinaire et international situé à Berlin.

Voici quelques extraits dans l'ordre où ils apparaissent dans le livre avec une indication des différentes parties de l'ouvrage — malgré leur taille, ils ne dispensent pas les personnes intéressées par la culture allemande de la lecture de l'ouvrage :
 

 

Christophe Bourdoiseau


Y a-t-il une âme allemande ? Cette question fait souvent sourire les Allemands car ils se considèrent tellement différents les uns des autres. Aimer l'Allemagne, c'est justement savoir apprécier cette multitude d'âmes qui la composent. L'Allemagne est une nation tardive qui a compté jusqu'à 350 États différents ! Quand on voyage, on vole de pays en pays. Deux heures de train suffisent pour changer de monde. Si la France peut être fière de Paris, l'Allemagne peut l'être de ses seize capitales et de ses seize Länder. […]

Dans tous ces pays de penseurs, la pensée unique n'a pas sa place. Chacun peut s'exprimer librement sans craindre une quelconque censure. On discute dans les brasseries, qu'on appelle ici Kneipe, lieux de la vie sociale allemande. La société est peu hiérarchisée et les classes sociales ne sont pas hermétiques. Les Français qui arrivent en Allemagne sont toujours étonnés par l'absence de barrières sociales dans l'espace public. Il suffit de se rendre dans un Biergarten, ces jardins où l'on partage facilement sa table avec des étrangers. Un couple bobo ne verra pas de problème à s'attabler auprès d'artisans en bleu de travail.

L'Allemagne est un pays de tolérance. Personne ne cherche ici à imposer ses valeurs aux autres. Les Berlinois n'iront pas interdire aux Bavarois, au nom de la laïcité, les crucifix qu'ils accrochent dans leurs salles de classe. L'absence de conformisme facilite le mélange des genres et des styles vestimentaires: un cadre en complet-cravate ou un écolo en Birkenstock seront accueillis dans une boîte techno sans être regardés de travers. Le « diktat » est un mot allemand. Mais on l'utilise rarement en Allemagne.

[…]

Dans les années 1990, l'Allemagne n'avait pas retrouvé sa normalité. Elle était encore en quête d'elle-même. Enfin réunifiée, mais peu sûre d'elle. Elle cherchait encore des références culturelles pour se définir par rapport aux autres nations. Une quête existentielle difficile, au vu de son passé récent. Tout ce qui précédait le national-socialisme en Allemagne appartenait en effet à un autre monde, au monde d'hier, comme l'écrivit dans ses mémoires Stefan Zweig. Cette rupture de civilisation, unique dans l'histoire, est un élément essentiel pour comprendre l'Allemagne d'aujourd'hui. Au même titre que la Révolution de 1789 en France.

[…]

« Il y a deux portes d'entrées pour comprendre l'Allemagne : la Porte de Brandebourg et celle d'Auschwitz » résume Joschka Fischer, l'ancien leader écologiste.

[…]

Nulle part il n'existe autant de lieux de souvenir sur les horreurs de la guerre et sur la culpabilité d'un peuple.

[…]

La fierté a remplacé la culpabilité. « Les jeunes veulent parler de l'Allemagne d'aujourd'hui d'une manière positive. »

[…]

L'âme de l'Allemagne contemporaine a été enfantée dans cette douleur. Elle en porte les marques. Toutes les institutions de la République fédérale ont été mises en place, peu ou prou, en réaction au national-socialisme. Les Allemands ont développé une foi dans leur Loi fondamentale que le philosophe Jürgen Habermas appelle « patriotisme constitutionnel ».

[…]

Primauté du droit d'une part, prise de distance vis-à-vis de la capitale d'autre part. Tels sont deux des principaux axiomes de l'Allemagne contemporaine. Ici, chacun voit midi à sa porte. Les Allemands s'identifient d'abord à leur région, voire à leur ville, et beaucoup de gens se sentent étrangers à Berlin, une ville gigantesque perdue dans la grande plaine du Brandebourg. Les Hambourgeois sont tournés vers la mer, forts d'une élégance toute britannique et d'un esprit ouvert sur le monde. Leur port est l'un des endroits les plus vivants d'Allemagne avec le quartier rouge légendaire de St-Pauli, autour de la Reeperbahn. Au sud, les Bavarois sont tournés vers les Alpes, avec une mentalité plus conservatrice et provinciale. À Cologne, les rires et les chansons pas seulement pendant les carnavals font partie de la vie quotidienne. À l'est, les Saxons vivent sur leur prestige d'antan. Ils ont su conserver leur accent ancestral qui fait sourire les Allemands.

[…]

Éviter toute concentration du pouvoir dans quelques mains est le but recherché. […]

L'économie allemande illustre à sa manière ce goût de l'équilibre. Nulle part ailleurs dans le monde le personnel et les syndicats n'ont acquis autant de pouvoir au sein des entreprises. Au conseil de surveillance des grands groupes, ils disposent du même nombre de sièges que les actionnaires. La cogestion (Mitbestimmung) symbolise aujourd'hui cette économie sociale de marché qui fascine ou enrage tant d'Européens. La classe politique souhaite unanimement conserver ce modèle. […] Le SPD social-démocrate, comme les conservateurs de la CDU, y voient une garantie de démocratie dans le monde du travail et de paix sociale. À juste titre : le pays enregistre le moins de jours de grève au monde derrière les Japonais, les Slovaques et les Polonais.

[…]

Si l'on vous demande quels sont les autres facteurs clés de l'identité allemande, le football viendra à coup sûr en tête des réponses. Moins d'une décennie après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Coupe du Monde de football de 1954, en Suisse, fut un événement historique, que d'aucuns comparent à l'agenouillement du chancelier Willy Brandt devant le mémorial du ghetto de Varsovie.

[…]

L'Allemagne, confrontée à sa démographie en chute libre, a pris conscience de la nécessité d'une politique volontariste d'immigration choisie et d'intégration. D'autant plus que l'Allemagne a la chance de ne pas avoir de ghettos comme en France. […]

« En Allemagne, nous n'avons pas de ghettos » confirme Kenan Kolat, le président de la communauté turque en Allemagne. « Dans les années 1960, nous avons arrêté la construction des banlieues lorsque nous nous sommes aperçus que ces quartiers excluaient. Par ailleurs, les Turcs ont toujours eu un très bon rapport avec l'Allemagne. Nous n'avons pas le passé colonial de la France » explique Barbara John, qui fut chargée des questions d'immigration à la mairie de Berlin pendant vingt ans. « Si les jeunes Turcs ne s'identifient pas à l'Allemagne, ils se sentent néanmoins intégrés dans la ville. Ils sont fiers de leur quartier » ajoute Kenan Kolat.

[…]

J'ai pu apprécier pour ma part la manière avec laquelle les Allemands apprécient de discuter des sujets de société, dans le respect de l'opposition et de la contradiction. Ce goût du débat de qualité se retrouve dans les pages consacrées à la culture dans les quotidiens (pages nommées Feuilleton). Dans les discussions privées, on apprend à se taire lorsque quelqu'un prend la parole, et à parler pour dire quelque chose. Une forme de discipline au service des idées. À la différence des Français, les Allemands respectent davantage l'avis d'autrui et privilégient la substance à l'éloquence. Il est rare qu'un Allemand vous coupe la parole. Et si vous l'interrompez, il vous demandera en retour, sur un ton sec, de le laisser s'exprimer jusqu'au bout de sa pensée (ausreden).

On retrouve dans les entreprises ce besoin de discuter et de prendre en compte les opinions différentes. Les patrons et les syndicats allemands ont su établir des procédures de dialogue de nature à désamorcer les conflits en amont. Il est extrêmement rare d'assister à des débrayages dans les usines. Le droit de grève est réglementé: les arrêts de travail ne sont autorisés qu'à l'issue d'une période obligatoire de négociations. Les grèves des métallos d'IG Metall, l'un des plus puissants syndicats au monde, sont toujours extrêmement bien organisées. Après leurs manifs, qui se déroulent toujours sans incident, les grévistes replient en général sagement leurs banderoles. Ils enlèvent les affiches des murs et remettent leurs sifflets plastiques en poche. Les grèves illégales sont impopulaires. […]

Les partenaires sociaux font de toute façon rarement appel au gouvernement pour régler un conflit au sein d'une entreprise ou d'une branche industrielle. Les élus, de leur coté, ne se mêlent pas des négociations entre patrons et salariés. Ils donnent éventuellement leur avis si un dossier économique est médiatisé. Mais gare aux interférences : les Allemands n'aiment pas, en général, que l'État mette le nez dans leurs affaires.

[…]

On l'aura compris : le pouvoir, en Allemagne, est beaucoup moins vertical, et cela commence dès l'école. Placée sous la tutelle des Länder, celle-ci n'est pas une institution autoritaire. Les enseignants encouragent beaucoup la prise de parole des élèves. Les Allemands ne sont pas attachés au modèle de l'éducation républicaine centralisée et uniforme, comme en France. Le contenu de l'enseignement est très différent selon que l'on grandit à Hambourg, à Cologne ou à Munich. En outre, de nombreux modèles alternatifs d'éducation cohabitent.

[…]

L'enfance, pour les Allemands, est un monde qu'il faut préserver. Le plus important pour les parents est que leurs garnements prennent l'air. Qu'ils aillent au moins une fois par jour sur une aire de jeu. « Quand tu entreras en classe, tu sais, ce sera la vraie vie qui commence » disent-ils à leurs enfants de six ans avant le jour de la première rentrée. Ce rendez-vous sacré fait l'objet de photos que toutes les familles allemandes chérissent. Une journée d'anthologie, couronnée par la remise du cornet de l'écolier (Schultüte) qu'on nomme aussi cornet de sucre (Zuckertüte) dans certaines régions.

[…]

Très attentifs à l'égard de leur progéniture, volontiers anti-autoritaires, les parents souffrent néanmoins d'une certaine hostilité de la société allemande envers leurs enfants. Les gamins sont souvent traités comme des éléments perturbateurs ou comme une nuisance sonore.

[…]

Des Allemands fainéants ?

[…] Mais attention aux clichés: si le système a des vertus sociales, les Allemands ne sont pas aussi obsédés par le travail qu'on le croit. Selon le chancelier Kohl, ils sont même fainéants. « Une nation industrielle ne peut se bâtir dans un centre collectif de loisirs » avait-il un jour lancé dans un accès de colère. Les faits parlent pourtant d'eux-mêmes. Nulle part ailleurs en Europe le temps de travail réel n'est si court et les jours fériés si nombreux. Difficile de joindre un interlocuteur l'après-midi dans une administration. Le vendredi après 14 heures, un journaliste atteint difficilement le service de presse d'un ministère.

Autre sacro-sainte règle non écrite: on ne mélange pas, en Allemagne, le bureau et la vie privée. J'ai eu l'occasion de comparer pendant plusieurs années les méthodes de travail dans une entreprise employant des salariés allemands et français. Les Allemands s'autorisent rarement des pauses pour discuter de sujets privés. « Pendant le service, pas de schnaps » dit le proverbe. Dans l'entreprise en question, ces derniers étaient fort agacés par leurs collègues français qui se détendaient en parlant de choses futiles, et en riant fort. À l'inverse, les Allemands sont injoignables quand ils ont fini leur travail ! Le Feierabend, impossible à traduire en français, signifie que lorsque le service est terminé, il est vraiment fini. En temps normal, pas question pour un employé d'emporter un dossier à la maison. La tête est ailleurs.

L'Allemagne est un pays de droit et le monde du travail est extrêmement réglementé. On peut refuser de travailler quand ce n'est plus l'heure, et les clients retardataires en savent quelque chose ! […] « Plus de 90 % des Allemands s'ennuient au travail » me confiait un voisin pour tenter de m'expliquer la signification profonde du Feierabend. « Ils n'ont qu'une seule chose en tête : organiser leurs loisirs et leurs vacances » ajoutait-il.

La voilà donc, la raison : s'ils en avaient les moyens, les Allemands passeraient leurs congés à buller sur les plages ou sur les bateaux de croisière, dont ils raffolent ! Selon les sondages, deux tiers des Allemands estiment que le farniente, la plage et le soleil sont les meilleures vacances possibles.

[…]

Une discipline de façade

[…] Cette discipline est néanmoins à géométrie variable. Les Allemands sont réputés à juste titre pour respecter les feux piétons. Ils ne sont pas pour autant honnêtes ! […]

Le respect de l'État, aussi efficace soit-il, n'est contrairement aux apparences pas une religion.

[…]

D'un symbole à l'autre : la voiture, outre-Rhin, est presque plus choyée que les enfants. Ici, personne n'a jamais perdu une élection pour avoir négligé l'école. Alors que les électeurs ne pardonneraient pas à un élu de prendre fait et cause contre leur industrie automobile. Dans le privé, les Allemands sont capables de porter plainte contre vous si vous touchez le parechoc de leur véhicule dans une manuvre de stationnement (un constat à l'amiable s'avère toujours nécessaire). Voiture au-dessus des lois et des règles de bienséance : « Si tu ne veux pas avoir de problèmes, il ne faut pas même poser une main sur la carrosserie » m'avait prévenu, en souriant, un Brésilien… parfaitement intégré.

[…]

Un ordre trop rigide

Pas difficile à constater et pas faux au-delà des clichés : la discipline allemande confine à la rigidité. Les trains, que l'on dit ponctuels, arrivent souvent en retard. Les services à bord peuvent être très médiocres. Il faut attendre plusieurs semaines pour obtenir une ligne de téléphone, voire plusieurs mois ! Les administrations allemandes sont des labyrinthes et les déclarations de revenus impossibles à remplir sans un conseiller fiscal. Trois quarts des ouvrages consacrés à la fiscalité dans le monde sont écrits en allemand !

Résultat : les Allemands pèchent par excès d'ordre. « L'ordre, c'est essentiel » dit le proverbe. Le respect de la loi, en théorie du moins, est érigé en règle suprême. […] Les Allemands aiment vous faire remarquer que le feu est rouge si vous vous apprêtez à traverser, ou qu'il est interdit de fumer même si vous êtes tout seul au bout d'un quai désert. L'écrivain autrichien Stefan Zweig parlait d'ordre rigide pour qualifier ce comportement, et on ne peut que lui donner raison. Un automobiliste m'a suivi un jour sur un kilomètre le long de la chaussée pour me dire qu'il était interdit de rouler en vélo sur le trottoir ! L'Allemagne est le seul pays que je connaisse où les automobilistes sont capables de foncer sur un piéton pour lui donner une leçon de civilité.

[…]

Ne nous y trompons pas. L'Allemagne n'est ni une république bananière, ni un semblant de démocratie. Ses institutions fonctionnent bien. La vigilance et la qualité des médias permettent à ce pays de vivre dans une grande transparence. Les Allemands ont une hygiène politique exemplaire. Lorsqu'ils commettent une faute, les élites ne survivent pas longtemps au scandale.

[…]

Les Allemands ont rebâti leur identité sur le rejet du nazisme et sur la défaite de 1945. Leur objectif ne peut donc pas être de dominer l'Europe, mais de s'y intégrer pour éviter une nouvelle catastrophe.

Entretien avec Étienne François


Dès lors, comment définir l'identité allemande ?
La langue joue selon moi un rôle déterminant. Allemand signifie d'abord « tous ceux qui parlent la langue du peuple ». Cette notion apparaît aux neuvième et dixième siècles.

[…]

Quel élément a fédéré l'identité allemande ? La guerre de Trente Ans ? Le protestantisme ?
Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, les protestants représentaient les deux tiers de la population allemande. Leur influence sur la littérature et la philosophie a été et reste considérable. Mais d'un autre côté, l'Allemagne n'a jamais été totalement protestante. Mieux : elle est au contraire, depuis la Réforme, une terre de pluralisme confessionnel et religieux.

[…]

S'il y a bien une continuité en Allemagne, c'est le fédéralisme.

[…]

Peut-on parler de « nation tardive », selon l'expression d'un sociologue allemand ?
L'unification politique comme « État-nation », en 1871, est en effet tardive. Mais on ne peut pas dire qu'il n’y avait rien avant. Le Saint-Empire est déjà de « nation allemande », proclamée depuis le quinzième, et les voisins ont toujours considéré cet empire comme étant l’Allemagne.

[…]

Après la fondation du second Reich en 1871, un sentiment d'unité nationale naît par « en bas » avec les premières formes de protection sociale inventées par Bismarck. Créé à la fin du dix-neuvième siècle, l'État social allemand a ensuite traversé les régimes politiques. Il représente un élément fondamental de l'identité allemande contemporaine.

[…]

Les Länder allemands conservent une farouche autonomie. Existe-t-il des mouvements séparatistes ?
Non, il n'y a pas de séparatisme ! Même la Bavière, qui se définit comme un État libre, joue le jeu du fédéralisme. Si les Allemands proposaient aux Bavarois de quitter la fédération, ces derniers n'auraient qu'un vœu : celui de rester. On est loin des revendications séparatistes de la Padanie au nord de l'Italie ou de la Catalogue en Espagne. On ne peut pas imaginer la Bavière sans l’Allemagne. Et inversement. […]

Pourquoi ?
Peut-être, justement, parce qu'en Allemagne, ces diversités régionales sont revendiquées et assumées. Elles sont considérées comme un atout à préserver.

Est-ce pour cela que les Allemands ont développé après la guerre un « patriotisme constitutionnel », selon l'expression de Jürgen Habermas ?
Pour les Allemands, l'État de droit a une valeur centrale dès le dix-huitième siècle. Depuis le Moyen Âge, dans une Allemagne morcelée et foncièrement fédérale, le droit est en quelque sorte la langue et la référence commune qui maintient l'unité.

[…]

Quel rôle ont joué les Juifs dans la construction de l'identité allemande ?
L'influence des Juifs dans la culture allemande des dix-neuvième et vingtième siècles a été énorme. Je ne connais pas de pays où l'intégration culturelle et économique de la population juive ait si bien fonctionné. L'Allemagne était un pays dans lequel les Juifs avaient trouvé leur place, où ils étaient reconnus. Grâce au morcellement territorial et à la protection qui a été accordée aux communautés juives dès le Moyen Âge par de nombreux princes, il n'y a pas eu en Allemagne d’expulsion généralisée des Juifs. À la différence par exemple de ce qui s'est passé en France… […] La symbiose judéo-allemande a été une des plus grandes réussites du dix-neuvième et du début du vingtième siècle.

Il ne reste plus rien de cette symbiose ?
Tout a disparu à cause des massacres du nazisme.

Entretien avec Gesine Schwan


Vous avez déclaré un jour que l'Allemagne devait avoir plus « confiance en elle-même » ? Que vouliez-vous dire ?
La confiance en soi permet d'avoir un esprit plus ouvert sur les autres. Cela permet les rapprochements, la lucidité sur ses propres problèmes. Or pour moi, l'Allemagne n'a pas encore retrouvé toute cette confiance. Je fais là une différence entre la confiance en soi, que j’appelle de mes vœux, et d'autres traits de caractère : la certitude, la fierté et la prétention. Être trop sûr de soi empêche de se remettre en cause.

L'Allemagne serait selon vous trop sûre d'elle en Europe ?
Les autorités allemandes ont, ces dernières années, tendance à se comporter en Europe comme si notre pays avait tout bien fait, comme s'il avait en tous cas mieux fait que les autres. Vous connaissez le refrain : nous avons su faire des réformes et des économies budgétaires avant les autres, nous avons su limiter la hausse des salaires afin de gagner en compétitivité, nous avons, surtout, fait nos fameuses réformes structurelles… […] Encore une fois, ceux qui parlent sur ce ton démontrent à mes yeux que l'Allemagne n'a pas encore retrouvé sa confiance en soi. Répéter ces certitudes ne permet pas de comprendre la complexité de la situation. C'est manquer de « bon sens ». Peindre tout en noir et blanc, c'est ignorer la réalité.

[…]

La reprise de la croissance en Allemagne ne s'explique pas, selon moi, par la modération salariale et par les coupes dans les allocations sociales. Lesquelles ont d'ailleurs augmenté. Elle est à mettre sur le compte du dialogue entre les partenaires sociaux. Or, ceci est une particularité allemande, au-delà des majorités politiques. Nos entreprises ont réussi, en recourant au chômage partiel avec l'accord des employés, à traverser la crise en conservant leur personnel. Cette capacité du système allemand à se serrer les coudes, toutes catégories confondues, à trouver un compromis dans les moments difficiles, est un de nos atouts majeurs. C'est d'ailleurs pour cette raison que les recettes de l’économie allemande sont difficilement exportables.

[…]

Les Allemands sont donc en partie responsables des reproches qui leur sont faits par leurs partenaires européens ?
Je crois d'abord qu'on ne peut pas parler « des Allemands ». Je ne crois pas à une « âme allemande ». Je viens de vous citer l'exemple des entrepreneurs : les Allemands sont très divers et différents et cette diversité s'accroît avec notre ouverture sur le monde. Nous avons une très forte immigration avec notamment 5 millions de citoyens turcs ou d’origine turque. C'est une autre constellation qu'en 1945 ! Je n'ai jamais cru à l'existence d'un « peuple allemand ». […]

Vous voulez parler de cette tendance des Allemands à vouloir privilégier l'ordre dans la société ?
Vous avez raison de mentionner ce point. Dans toutes les classes sociales en Allemagne, on retrouve cette tendance à privilégier la solution d'un problème par le respect de l'ordre plutôt que par un arrangement à l'amiable entre les parties. Mais cette tendance des citoyens à se prendre pour des gendarmes n'est pas inscrite dans les gènes.

[…]

Les Allemands n'aspirent-ils pas finalement à vivre dans une sorte de « grande Suisse » ?
Oui, d'une certaine manière, puisque le gouvernement court derrière les succès économiques, en évitant de prendre trop de responsabilités politiques. Cela s'inscrit dans la lignée d'une certaine « tradition allemande ». Mais je crois que les nouvelles générations sont différentes. Les jeunes du SPD et des Grünen (écologistes) sont très politisés. Ils veulent changer les choses. Ils n'aspirent pas à une « grande Suisse ». Sur ce point, ils ne ressemblent pas du tout à leurs aïeux.



Entretien avec Wolf Lepenies


Ont-ils enfin trouvé une identité ?
La recherche d'identité n'est jamais achevée. Comme disait le philosophe français Ernest Renan, une nation, c'est un « plébiscite de tous les jours ». Le peuple ne cessera jamais de redéfinir la nation dans laquelle il vit. Mais après la réunification, les possibilités d'évolution sont devenues limitées : l'Allemagne ne peut plus être très différente de ce qu'elle est aujourd'hui.

[…]

L'Allemagne se retrouve aujourd’hui dans une situation qui n'a jamais été voulue, conséquence du développement de son économie. Les Allemands n'ont pas fait de réformes pour gagner du pouvoir sur les autres mais pour s'adapter aux exigences de la mondialisation. Je ne vois pas la volonté d'imposer un modèle.

[…]

L'Allemagne joue de nouveau un rôle politique important. Il faut faire avec. D'autant que les Allemands se voient, non comme perturbateurs, mais comme un élément stabilisateur.

[…]

L'Allemagne se sent bien dans sa personnalité institutionnelle actuelle : son fédéralisme, sa constitution… Et c'est très important ! S'il existe une chose à laquelle les Allemands aiment se référer, c’est la Loi fondamentale (Grundgesetz). […]

Chez les Allemands, la modération, le raisonnement l'emportent aujourd'hui sur la passion. L'une des preuves éclatantes de ce faible nationalisme allemand est la distance que la population a toujours gardée avec le pape Benoît XVI, successeur de Jean-Paul II. S’il existait un véritable nationalisme chez nous, les Allemands auraient adulé leur pape. Or tel n'était pas le cas…

[…]

De nos jours, cette propension pour la technologie est disséminée par la structure de notre économie. Laquelle repose sur une multitude de petites et moyennes entreprises, qui regorgent d'inventeurs. Prenez Daimler-Benz, le géant de l'automobile : en réalité, cette entreprise ne saurait rien faire sans le tissu de sous-traitants qui l'accompagnent. Une autre raison du succès de nos entreprises est le système d’apprentissage en alternance (Dualsystem) qui procure une main-d'œuvre qualifiée. Par ailleurs, les mentalités y contribuent : les Allemands aiment le travail bien fait. Ils ont toujours à cœur de mener leur projet à bout.

Comment expliquez-vous ce trait de caractère ?
En partie à cause de notre culte de la discipline. Dans le Bade-Wurtemberg, on est obligé de balayer une fois par semaine devant sa porte. C'est très allemand. C’est l'ordre ! Les Souabes ne laisseraient jamais une régie communale faire ce travail. Mais attention, n'oubliez pas que les Allemands restent très différents d'une région à l'autre. Dans beaucoup d’endroits, on se moquerait de vous si vous demandiez aux riverains de nettoyer sur les trottoirs. Les Allemands respectent l'autorité, c'est vrai. En général, ils se considèrent comme des gens ordonnés et sont perçus comme tels.

Continuons avec un autre cliché qui a la vie dure : vos compatriotes donnent l'impression que la cuisine ne les intéresse pas. On dit aussi qu'ils n’ont guère d'humour. Vrai ?
Je ne vois pas beaucoup de différence avec la France pour la nourriture de tous les jours. Il n'existe pour ainsi dire pas de « cuisine allemande ». À Berlin, la cuisine est pratiquement réduite au Currywurst. Mais si vous mangez un Leberkäse à Munich, vous trouverez encore de la bonne qualité. Quand à l'humour, je n'aime pas les généralités. Si vous demandez aux Rhénans de Cologne si les Allemands ont de l'humour, ils vont vous rire au nez ! Ils vous répondront qu'ils ont de l'humour à chaque instant. Les Rhénans rigolent tout le temps. C'est aussi le pays des carnavals. En revanche, à Hanovre vous pourriez avoir raison. Encore une fois, tout dépend de la région.

 


Je précise que je n'ai hélas personnellement aucune expérience pratique de l'Allemagne, à l'exception d'un week-end prolongé à Berlin, néanmoins suffisant pour apprécier un certain savoir-vivre ensemble. Je ne peux donc bien évidemment pas affirmer un ennéatype pour le pays.

Si vous avez eu le courage de lire cet interminable message, il est évident que de nombreux éléments peuvent être interprétés comme appartenant au type 6. Ce qui me gêne, c'est que la passion et la fixation de l'ennéatype ne sont pas réellement visibles, alors qu'ils le sont nettement quand on analyse d'autre pays comme la France. Or j'ai du mal à imaginer que l'Allemagne soit intégrée à ce point… Dès lors, je me demande si on n'est pas en présence de manifestations du niveau d'existence BLEU et/ou si le souci d'ordre et de discipline ne recouvre pas des comportements qu'on peut certes mettre au service de la compulsion d'évitement de la déviance, mais aussi à celui d'autres compulsions, par exemple l'évitement des conflits.

Je remarque aussi que tous les coauteurs du livre insistent sur l'hétérogénéité de l'Allemagne et sur la non-existence d'une « âme allemande ». Faire vivre ensemble des peuples très divers pointe assez souvent vers un autre ennéatype que le 6 : je ne peux m'empêcher de penser à la discussion qui a suivi cet article sur l'Indonésie.

Une autre possibilité — amis 9, vous allez aimer  :rofl: — est de considérer que la parenthèse hitlérienne a été tellement terrible qu'elle a provoqué une désintégration. On pourrait alors avoir une culture 6 se désintégrant temporairement dans un autre ennéatype, ou une culture d'un autre ennéatype se désintégrant temporairement en 6. Ce temporaire pouvant durer de la période hitlérienne au « miracle de Berne » ou même à la réunification.

Le débat est maintenant lancé.

Très amicalement,
Fabien

Source : Christophe Bourdoiseau. Allemagne : La mémoire libérée. Bruxelles (Belgique), Nevicata, 2013. [Version Kindle]

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,

J'ai publié le message précédent juste avant de partir en vacances pendant la fermeture estivale du forum. En en discutant sous les cocotiers avec Patricia, je me suis aperçu que j'avais oublié de mettre un passage qui me semble intéressant :

Que de changements ! On passe d'une Allemagne au rythme très provincialiste, avec un gouvernement siégeant dans la petite ville de Bonn, à une Allemagne dirigée de Berlin avec ses 3,3 millions d'habitants. Le gouvernement abandonne l'atmosphère joyeuse et tranquille des bords du Rhin, des vignes et des excursions romantiques en bateau au pied de la Lorelei, pour arriver dans l'ancienne capitale prussienne, réputée comme la ville la plus sale et la plus dangereuse du pays.

Partir à Berlin : pour de nombreux députés, cela signifiait pratiquement un changement de pays. Certains députés ont même pleuré après le résultat du vote en juin 1991 en faveur de Berlin !


Entre parenthèses, parler de Berlin comme une ville sale fait hurler de rire le Parisien que je suis.

Avant de partir, j'ai une discussion privée avec Jérôme sur le typage des cultures. Je lui disais à quel point je considérais aujourd'hui indispensable de connaître la Spirale Dynamique pour trouver l'ennéatype d'un pays, à la fois pour éviter les confusions entre type et niveau d'existence, et pour comprendre que le même ennéatype peut se manifester de manières très différentes dans des sous-groupes culturels n'ayant pas le même positionnement sur la Spirale Dynamique. Jérôme a ajouté qu'il lui paraissait aussi très important de définir les frontières exactes de la zone étudiée. Voici donc un autre extrait :

Quand on regarde les cartes, les frontières des empires allemands ne cessent de bouger. Les empereurs sont souvent très loin de leur pays…
Les frontières allemandes ont été effectivement très mouvantes. Il faudrait cependant se garder d'exagérer : la première forme politique de l'Allemagne remonte au onzième siècle. Il s'agit du Saint-Empire romain qui deviendra au quinzième siècle de « nation germanique » (c'est-à-dire de nation allemande). Or les frontières du Saint-Empire ont été fixées très tôt et, si elles ont reculé à l'Ouest en raison des conquêtes de la monarchie française, elles sont restées remarquablement stables à l'Est.


D'autres messages privés m'ont gentiment reproché de ne pas formuler clairement une hypothèse. Formuler une hypothèse la cristallise et rend plus difficile sa remise en cause. Le long message précédent avait pour but de lancer une discussion, mais je n'ai ni l'expérience pratique ni la connaissance théorique pour proposer un type et un seul pour l'Allemagne. Je voulais simplement dire qu'il me semblait souhaitable d'aller au-delà de la doxa rabâchée et colportée sans vérification.

 

Dans l'état actuel des choses, il me semble évident que le vMème BLEU est fort, et assez probable que le centre émotionnel soit réprimé. Dès lors, des tas de pistes me semblent possibles :

  1. L'Allemagne est bien d'ennéatype 6, et ce type est suffisant pour expliquer le fonctionnement du pays. Beaucoup d'éléments vont dans ce sens, et ceux qui me sembent ne pas coller peuvent être l'effet d'un biais des auteurs du livre, de ma mauvaise compréhension de ce qu'ils disent, de mon incapacité à les analyser en 6, etc.
  2. L'Allemagne est 9 alpha. La période du nazisme est soit une désintégration en 6 soit simplement une de ces bouffées de colère et de violence dont les 9 sont capables.
  3. L'Allemagne est 6 mu. La période du nazisme représente une désintégration interne très forte, et la prise de conscience de cette désintégration a donné une phase de désintégration externe en 9.
  4. L'Allemagne est d'un autre type qui reste à trouver.

J'aurais aujourd'hui une préférence pour l'hypothèse 2, sans pour autant y être attaché. Certes je n'aime généralement pas utiliser pour des pays les mécanismes de désintégration externe, mais peut-être peut-on considérer que le nazisme a été un événement suffisamment exceptionnel pour le faire.

 

Très amicalement,
Fabien

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Jérôme

Bonjour à tous,

Je prends enfin un peu de temps pour répondre à ce billet qui m'intéresse beaucoup. J'ai pris un peu de temps cet été pour comprendre un peu mieux l'histoire et la culture allemande.
 

Je crois d'abord qu'on ne peut pas parler « des Allemands ». Je ne crois pas à une « âme allemande ». Je viens de vous citer l'exemple des entrepreneurs : les Allemands sont très divers et différents et cette diversité s'accroît avec notre ouverture sur le monde. Nous avons une très forte immigration avec notamment 5 millions de citoyens turcs ou d'origine turque. C'est une autre constellation qu'en 1945 ! Je n'ai jamais cru à l'existence d'un « peuple allemand ».


À partir de ce constat, le typage de l'Allemagne me semble très délicat. La culture de chaque région et parfois de chaque ville est probablement plus visible que la couche culturelle propre à l'Allemagne. Je tente quand même de tirer quelques constats transversaux aux régions et aux époques.

Tout le monde semble s'accorder sur la filiation de l'Allemagne au Saint-Empire romain germanique. Le Saint-Empire romain se crée au Xe siècle avec l'idée de domination universelle, et l'appellation Germanique apparaît au XVème siècle.
 

Avec son nom, le Saint Empire romain se réclame directement de l'Empire romain antique qui se raccroche, tout comme l'Empire byzantin, à l'idée d'une domination universelle. C'est au XIe siècle que cette idée d'universalité fait son apparition dans le Saint-Empire. Parallèlement, on craint les prophéties de Daniel qui avait prédit qu'il y aurait quatre empires qui mèneraient à l'arrivée de l'Antéchrist et donc de l'Apocalypse sur Terre. C'est pourquoi l'Empire romain ne devait pas s'effondrer. Le qualificatif Saint souligne le droit divin de l'empereur et légitime son pouvoir.


J'ai noté la phrase ci-dessous sur la même page de Wikipédia, qui me semble illustrer une orientation de paix et de protection par le droit présente dès le XVe siècle, et qui me semble encore transparaître aujourd'hui dans les différents témoignages rapportés par Fabien.
 

L'époque moderne marque pour l'Empire l'impossibilité structurelle de mener des guerres offensives, d'étendre son pouvoir et son territoire. Dès lors, ses principales missions sont la défense du droit et la conservation de la paix. L'Empire doit assurer la stabilité politique et la résolution pacifique des conflits en endiguant la dynamique du pouvoir : il offre une protection, aux sujets contre l'arbitraire des seigneurs, et aux ordres moins importants contre toute infraction au droit commis par les ordres plus importants et par l'Empire même.


Je peux lire ici l'orientation de paix du 9, et aussi la recherche de sécurité du 6 au sein d'un groupe avec des règles.

On constate sur cette page, contrairement à ce qu'affirme Étienne François, que les frontières du Saint-Empire romain germanique ont beaucoup fluctué au cours du dernier millénaire. Le périmètre constant est constitué de l'Allemagne hors Brandebourg (région de Berlin), l'Autriche et la Slovénie. Or aujourd'hui, l'Allemagne n'est pas l'Autriche ni la Slovénie, et le typage de l'un ne vaut pas pour les autres. On le voit aussi sur cette carte animée dont je fais régulièrement la promotion.

La vocation de l'Empire exprimée ci-dessus me semble porteuse de BLEU avec l'universalité et le droit divin, pour limiter la domination précédente de ROUGE sur le continent. Elle me semble aussi porter des germes d'ORANGE avec la notion de droit et de protection de chacun, y compris contre l'empire lui même.

C'est dans le Saint-Empire que la réforme protestante va apparaître et être la plus active. En comparaison au catholicisme qui faisait référence, elle nettoie le niveau VIOLET, entre autres en réduisant les rituels, et ouvre davantage la porte à la rationalité de ORANGE. La culture protestante amène par ailleurs plus de transparence : on n'absout plus les péchés dans le secret du confessionnal, et la transparence est de mise, la délation est normale. Cette culture amène plus de confiance, et ce n'est pas un hasard si la carte actuelle du AAA des agences de notation du risque financier se superpose étrangement bien avec la carte de la réforme au XVIe siècle, cela fait longtemps que les experts financiers font plus confiance aux entreprises et pays à culture protestante. La réforme aurait-elle eu lieu dans le Saint-Empire du fait d'un besoin culturel accru de transparence et de rationalité associé à l'ennéatype 6 ?

Je doute donc de la force du BLEU que l'on attribue souvent à l'Allemagne, et ce dès l'époque de la réforme. Le besoin d'ordre qui est unanimement constaté me semble plus relever du respect de règles, de normes pour préserver le groupe que du respect d'une vérité ultime et de ses représentants. La décentralisation constante du pouvoir et la non création d'un État-nation alors que tous les voisins européens ont franchi le pas depuis longtemps me semblent aussi aller dans ce sens.

Au début du XIXe siècle, le Saint-Empire disparaît, au profit de deux États-nations (la Prusse et l'Autriche qui n'était par ailleurs pas totalement incluses dans le Saint Empire), et d'un protectorat français qui couvre la plus grande partie de l'Allemagne de l'ouest actuelle. Lors de son abdication, le dernier empereur François II "délie les états allemands de leur fidélité au Saint-Empire". L'unité allemande n'a jamais été si faible, et elle sera restaurée par la guerre ená1871, quand le ministre prussien Otto von Bismarck, après avoir soumis l'Autriche, fédère la Prusse, l'Autriche et les restes du Saint-Empire dans un nouvel État-nation pour affronter et battre la France en 1871. L'Allemagne en tant qu'État-nation n'apparaît qu'à ce moment-là.

L'Allemagne porte alors encore en elle l'ancienne vocation de domination universelle du Saint-Empire, comme en témoigne le billet Bleu Horizon qui parle de "nation messianique".

La défaite de 1918, incompatible avec la Vérité Ultime de nation messianique, a mis en évidence la fin d'un modèle, et le nazisme, un autre BLEU plus intégriste et faisant plus facilement appel à ROUGE, a pris le pouvoir. Les objectifs généraux restent en partie similaires, avec la volonté d'un Reich millénaire, et la reconstitution à très court terme des frontière du Saint-Empire, à commencer par l'Autriche, puis la Pologne (qui incluait des territoires de l'ex-Prusse), puis l'alliance avec l'Italie. La tolérance interconfessionnelle a disparu, la volonté de paix aussi.

Cette sombre période peut être un coup de colère de 9. J'émets aussi l'hypothèse du mental d'un 6 mu qui bascule durablement pour laisser place à un centre instinctif seul au service d'un führer. On retrouve alors des traits de 8 et de 1.

La défaite de 1945 a scellé le sort du nazisme, et à mes yeux a précipité le développement de ORANGE. L'Allemagne ne pouvant plus avoir d'armée, s'est concentrée sur la diplomatie, la technologie et le commerce pour arriver aujourd'hui parmi les États économiquement les plus puissants du monde.

Aujourd'hui encore, les extraits suivants piqués dans les exemples de Fabien ci-dessus me semblent incompatibles avec un BLEU fort, notamment avec l'omniprésence du droit, de la décentralisation, de la transparence :

  • Dans tous ces pays de penseurs, la pensée unique n'a pas sa place. Chacun peut s'exprimer librement sans craindre une quelconque censure. […]. La société est peu hiérarchisée et les classes sociales ne sont pas hermétiques.
  • L'Allemagne est un pays de tolérance. Personne ne cherche ici à imposer ses valeurs aux autres. Les Berlinois n'iront pas interdire aux Bavarois, au nom de la laïcité, les crucifix qu'ils accrochent dans leurs salles de classe. L'absence de conformisme facilite le mélange des genres et des styles vestimentaires: un cadre en complet-cravate ou un écolo en Birkenstock seront accueillis dans une boîte techno sans être regardés de travers. Le « diktat » est un mot allemand. Mais on l'utilise rarement en Allemagne.
  • Primauté du droit d'une part, prise de distance vis-à-vis de la capitale d'autre part. Tels sont deux des principaux axiomes de l'Allemagne contemporaine.
  • Éviter toute concentration du pouvoir dans quelques mains est le but recherché.
  • Nulle part ailleurs dans le monde le personnel et les syndicats n'ont acquis autant de pouvoir au sein des entreprises. Au conseil de surveillance des grands groupes, ils disposent du même nombre de sièges que les actionnaires. La cogestion (Mitbestimmung) symbolise aujourd'hui cette économie sociale de marché qui fascine ou enrage tant d'Européens.
  • les Allemands n'aiment pas, en général, que l'État mette le nez dans leurs affaires.
  • On l'aura compris : le pouvoir, en Allemagne, est beaucoup moins vertical, et cela commence dès l'école. Placée sous la tutelle des Länder, celle-ci n'est pas une institution autoritaire. Les enseignants encouragent beaucoup la prise de parole des élèves. Les Allemands ne sont pas attachés au modèle de l'éducation républicaine centralisée et uniforme, comme en France. Le contenu de l'enseignement est très différent selon que l'on grandit à Hambourg, à Cologne ou à Munich. En outre, de nombreux modèles alternatifs d'éducation cohabitent.
  • Le respect de l'État, aussi efficace soit-il, n'est contrairement aux apparences pas une religion.
  • Ne nous y trompons pas. L'Allemagne n'est ni une république bananière, ni un semblant de démocratie. Ses institutions fonctionnent bien. La vigilance et la qualité des médias permettent à ce pays de vivre dans une grande transparence. Les Allemands ont une hygiène politique exemplaire. Lorsqu'ils commettent une faute, les élites ne survivent pas longtemps au scandale.
  • Pour les Allemands, l'État de droit a une valeur centrale dès le dix-huitième siècle. Depuis le Moyen Âge, dans une Allemagne morcelée et foncièrement fédérale, le droit est en quelque sorte la langue et l'attribution aux juifs de la référence commune qui maintient l'unité.

L'ordre reste très présent en Allemagne, mais encore aujourd'hui je crois que c'est plus le résultat d'une mise en conformité avec des normes, règles destinées à préserver l'Allemagne pour faire face aux risques extérieurs, que le reflet d'une vérité ultime. On peut noter que dans leur réussite industrielle, les Allemands sont reconnus comme spécialistes des normes et les utilisent pour protéger leurs façons de faire et en conséquence obliger les autres à suivre leur référence. C'est peut être un reste de la notion de référence universelle qui existait depuis le Saint-Empire, et qui existait également dans le Nazisme. D'un point de vue de l'Ennéagramme, je peux rapprocher ça du 6 social « Devoir », et aussi dans une moindre mesure du 1 qui définit son idéal, agit pour l'atteindre et tente de convaincre les autres de faire de même. Le 9 alpha peut aussi être friand de procédures, mais je vois quand même moins ce côté ordre en dehors d'un BLEU fort.

J'ajoute à la réflexion quelques informations recueillies en juillet auprès d'une spécialiste des relations franco-allemandes, qui a travaillé de nombreuses années à diriger des équipes mixtes franco-allemandes, et qui donne aujourd'hui des conférences sur l'interculturalité. Je lui ai demandé en quelques minutes les principaux traits de caractères des allemands. Voici son avis :

  • Ils ont un rapport monochrone au temps :
    • une chose à la fois, plutôt approfondie
    • plutôt écrit qu'oral
    • ils aiment commencer et finir à l'heure, c'est plutôt bien vu de partir tôt du boulot, c'est qu'on a été efficace
    • respect des délais
  • Travail plutôt centré sur la tâche que sur la relation
  • Approche plus pragmatique que théorique. L'expérience prévaut sur la théorie.
  • Cela se retrouve dans la nomination des managers, ce sont avant tout des gens qui ont fait leurs preuves plutôt que des personnes bardées de diplômes
  • Les diplômes s'intègrent littéralement à l'identité, surtout le "Doctor", qui remplace "Monsieur" dès que quelqu'un est docteur, et pas qu'en médecine. Dans une moindre mesure le "Dipl Ing." (ingénieur)
  • Plutôt arrogants, supérieurs, en tout cas vus des Français
  • Ils portent pour beaucoup une relative honte de leur histoire, et parfois d'être allemands, suite à l'holocauste. Pas un soir sans qu'au moins une chaîne allemande ne diffuse un reportage sur la Seconde Guerre mondiale
  • Culture à bas contexte (E.T.Hall) : ce qui est écrit est plus important que la manière de le dire. Communication précise, écrite. L'information est formelle sur la base d'objectifs
  • Fort cloisonnement vie privée-vie pro, les soirées et vacances sont importantes

Elle m'a aussi dit que les Allemands admiraient souvent la capacité que nous avons à nous affirmer en France, notamment dans les conflits sociaux. L'Allemagne a réussi à garder sa compétitivité ces dernières années grâce à des réformes structurelles importantes, mais elles ont été plus subies que souhaitées en Allemagne.

Pour conclure, j'ai bien du mal à choisir un ennéatype.  :happy:

Je partage l'avis d'un émotionnel réprimé.

Le 6 mu est pour l'instant ma piste favorite, avec un sens constant du devoir pour préserver le groupe et la loyauté à l'Allemagne héritière du Saint-Empire malgré la grande diversité et les individualités des régions et villes.

Le rapport à la confiance et à l'arrogance (témérité ?), peut trouver une explication dans la phrase ci-dessous :

Vous avez déclaré un jour que l'Allemagne devait avoir plus « confiance en elle-même » ? Que vouliez-vous dire ?
La confiance en soi permet d'avoir un esprit plus ouvert sur les autres. Cela permet les rapprochements, la lucidité sur ses propres problèmes. Or pour moi, l'Allemagne n'a pas encore retrouvé toute cette confiance. Je fais là une différence entre la confiance en soi, que j'appelle de mes vœux, et d'autres traits de caractère : la certitude, la fierté et la prétention. Être trop sûr de soi empêche de se remettre en cause.


Le rapport des Allemands aux vacances et aux loisirs peut s'expliquer par le domaine et la dichotomie du 6. La peur est peu explicitée, comme le souligne Fabien.

La piste 9 me semble moins probable. Mon ennéatype joue probablement. J'ai quand même du mal à voir chez le 9 une telle volonté de référence et d'impact sur lui et les autres au travers des siècles. La rapidité avec laquelle l'Allemagne s'est relevée des deux guerres mondiales manifeste une volonté et une énergie qui me semble inatteignable pour le 9.

Quelques éléments m'ont parfois fait penser au 1 et au 5, d'ailleurs ailes de 9 et 6, mais pas de façon assez convaincantes pour l'instant. Je ne détaille pas tout de suite faute de temps, mais je pourrai y revenir si besoin.

Voilà pour l'instant, à débattre.

Très amicalement,
Jérôme

Quelques articles Wikipédia utiles parmi d'autres : Saint Empire Romain Germanique, Histoire de l'Allemagne.

P.S. :

Je ne vois pas beaucoup de différence avec la France pour la nourriture de tous les jours.

Je ne sais pas quel crédit je peux apporter à quelqu'un qui affirme ceci, sauf si c'est pour tester notre sens de l'humour.  :rofl:

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,

 

Merci Jérôme pour ces compléments historiques et pour toutes ces informations supplémentaires.

 

J'ai été très surpris par ton désaccord avec Étienne François, qui est un historien spécialiste de l'Allemagne, sur la variabilité des frontières de l'Allemagne. Lui parle de stabilité à l'Est et relativise la mobilité à l'Ouest. Problème d'échelle ?

 

Je suis d'accord avec toi sur le fait qu'il ne faut pas exagérer la force de BLEU en Allemagne. J'avais cité dans mon premier message des phrases allant dans ce sens comme le titre de sous-chapitre "Une discipline de façade". C'est logique puisque BLEU n'est bien sûr pas le vMème dominant du pays qui est, comme tu le dis, ORANGE, complété par un VERT émergent.

 

Ce qui reste de BLEU n'est que très partiellement le protestantisme. Le livre qui m'a servi de source est clair à ce sujet, mais je ne pouvais pas légalement tout citer ! N'oublions que la Vérité Ultime d'un pays peut être le pays lui-même, comme c'est partiellement le cas des États-Unis. La Vérité Ultime du BLEU allemand pourrait être aussi le fédéralisme. Notons que ces deux concepts, Allemagne et fédéralisme, pourraient être les loyautés d'une culture 6 mu.

 

Je me suis dit, avant de publier, une bonne part de ce que tu mets en faveur du 6 mu, domaine compris. Comme je l'ai dit dans l'article, ce qui me gêne est la non-visibilité de la passion et de la fixation de cet ennéatype. Me gênait aussi l'affirmation répétée par deux des contributeurs du livre de la non-existence d'une « âme allemande ». J'ai vraiment du mal à imaginer un groupe de personnes en culture 6 n'ayant pas défini d'une certaine manière leur identité, ne serait-ce qu'en opposition à d'autres. C'est notamment mais pas uniquement ce point qui m'a fait envisager l'hypothèse 9, paresse et oubli de soi allant mieux, m'a-t-il semblé, avec cette attitude.

 

Ceci dit, j'ai une bonne nouvelle. Mon petit doigt, qui est connecté à Internet, m'a dit que nous n'étions pas les seuls à travailler pendant les vacances estivales, et que notre amie Claire5 avait en préparation pour la rentrée une conséquente contribution à cette conversation. J'en suis vraiment ravi car cela va nous faire des sources supplémentaires et donc augmenter nos chances d'aboutir à une hypothèse viable.

 

Très amicalement,

Fabien

 

P.-S. : comme j'aime bien manger (si si !), je serais assez d'accord avec Wolf Lepenies sur la « nourriture de tous les jours ». Les Français aiment bien se raconter qu'ils mangent bien, mais la réalité me semble beaucoup moins rose. N'oublions pas que la France est un des pays les plus rentables pour McDonald's (le premier — hors États-Unis bien sûr — en 2009 !), que cette seule firme de restauration rapide sert 1,2 million de clients chaque jour, et que la France abrite le restaurant l'endroit à malbouffer le plus rentable de la chaîne. Il y a un de ces machins pour 51300 habitants en France, et un pour 55000 habitants en Allemagne.

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Fabien Chabreuil

Re-bonjour à tous,

 

J'ai réalisé que j'ai oublié deux points dans mon message de ce matin.

 

"Ils portent pour beaucoup une relative honte de leur histoire, et parfois d'être allemands, suite à l'holocauste."

Le livre qui m'a servi à bâtir mes deux premiers messages dans cette conversation affirme que ce ressenti a disparu depuis le « miracle de Berne », et plus encore depuis la réunification.

 

Distinguer 6 et 9 sur un plan social est assez difficile. Il me semble que le 9 vise la paix sociale, là où le 6 cherche plus la cohésion sociale. Dès lors, il m'avait semblé que le fédéralisme pointait plus vers le 9 que vers le 6. Sans garantie !

 

Très amicalement,

Fabien

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Claire5

Bonjour à tous,

 

Effectivement, j'ai profité de l'ouverture de cette discussion et d'un rapide séjour en Allemagne durant l'été (où j'ai assisté à un mariage allemand), pour lire Qui sont les Allemands ? (version Kindle). L'auteur Jean-Louis de la Vaissière est journaliste, a été correspondant de l'Agence France Presse (AFP) de 1985 à 1990, puis chef de la rédaction du bureau de l'AFP à Berlin de 2003 à 2008.

 

Mon hypothèse préférée est celle d'une culture de type 9 alpha. Déjà intuitivement, pour avoir passé quelques séjours en Allemagne (dont deux fois une semaine d'échange scolaire dans des familles allemandes), mais aussi parce que plusieurs sources me semblent aller dans ce sens, celles de Fabien et aussi celles qui apparaissent dans le livre que j'ai lu.

 

Je vous livre les extraits suivants (par ordre d'apparition dans le livre), qui pourront ensuite être utilisés et analysés dans un second temps.

 

Le magazine Der Spiegel avait publié en avril 2008 une longue enquête, « Wie die Deutschen ticken » (« La vie des Allemands heure par heure »), synthèse de plusieurs sondages, montrant ce qui fonde les aspirations d'un peuple à l'histoire si dramatique. […] Derrière les réflexes et comportements quotidiens, cette enquête montrait un citoyen redevenu plutôt fier d'être allemand (à plus de 60 %), ne croyant guère à la survie après la mort et attachant — comme on l'avait deviné — un grand prix aux loisirs, à sa voiture rapide et à son confort. Mais surtout, elle plébiscitait deux grandes valeurs, clés de la compréhension de l'identité allemande d'aujourd'hui : l'Allemand accorde toujours une grande importance à la discipline — pour 91 % des femmes et 87 % des hommes — et un prix encore plus élevé à sa liberté d'expression (94 % et 96 %). Soif donc d'être libre et dégagé de tous les carcans, mais en même temps énergie et lutte contre tout risque de désordre et de perte de contrôle.

 

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[L'Allemagne] montre rarement de la fantaisie, à l'image des lecteurs-présentateurs des journaux télévisés des chaînes publiques, compétents, sérieux, qui semblent avoir conservé des aspects raides et guindés de la période d'après-guerre. À côté d'images fixes de l'actualité du jour, et sur fond le plus souvent bleu ciel, ces lecteurs lisent les bulletins d'information d'un ton neutre et détaché, afin de respecter une stricte objectivité qui est en elle-même vertueuse.

 

Et à écouter la tonalité de leur voix, un sommet Merkel-Obama ne semble pas plus digne d'attention que la prise de parole d'un évêque protestant sur Haïti ou qu'un scandale lié au recyclage des déchets. Tout semble élevé au même plan, pour ne pas influencer, ne pas minimiser les intérêts des uns et des autres sur des sujets qui leur tiennent à cœur.

 

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Pour rassurer les autres, [l'Allemagne] préfère encore souvent qu'on parle d'elle au pluriel : les Allemands. Elle n'a pas de symboles nationaux forts et rassembleurs autour desquels les citoyens venus d'origines différentes pourraient s'unir et s'identifier. Peut-être est-elle plus tranquille de ne pas en avoir ? On ne peut lui faire ainsi de procès d'intention d'hégémonie.

 

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Cette diversité, de la Bavière à la Prusse — diversité incarnée par le système fédéral et l'importance accordée aux pouvoirs locaux, aux partis, aux parlements, aux corps constitués — est une richesse directement issue d'une histoire ancienne. On recherche le consensus, les « solutions » sensationnelles mais creuses sont évitées ; on écoute sans cesse beaucoup de monde ; le processus de décision est lent.

 

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Conformisme de la pensée majoritaire ?

Des critiques s'élèvent contre le débat politique, culturel, philosophique allemand d'aujourd'hui. Essentiellement, disent ses détracteurs, celui-ci serait aseptisé, en dépit de quelques exceptions. Il régnerait une peur de l'incorrection de la pensée.

 

Les expériences radicales du siècle dernier ont amené à se méfier des extrêmes, à préférer une sorte de conformisme rassurant de la « bonne pensée », analysent ces intellectuels critiques.

 

En Allemagne moins qu'ailleurs, on oserait exprimer des opinions à contre-courant. S'avancer seul en terrain découvert serait trop risqué, tant la société serait conformiste, en dépit de ce qu'elle prétend. Angela Merkel elle-même serait un bon exemple de cette propension à se faire respecter en ne disant que le raisonnable. Ce qui semble compter, c'est la compétence avant l'originalité.

 

Les intellectuels dissidents ou maladroits qui osent se faire mal voir en objectant aux idées du temps, que leur critique vienne de droite ou de gauche, peuvent certes être vite taxés d'obscurantistes, de chauvinistes voire de nostalgiques de l'Union soviétique ou du nazisme sous couvert d'ultragauche.

 

Si un historien relève, sans pour autant le dédouaner de ses crimes, que Staline avait en 1939 certaines raisons stratégiques, se sentant menacé par la France et l'Angleterre, de conclure le pacte Molotov-Ribbentrop avec Hitler, ou qu'un artiste contemporain affirme que les sculptures de l'artiste nazi Arno Breker sont dignes d'intérêt, ils courent le risque de voir leur carrière s'arrêter et leur œuvre être mise au ban.

 

Sans aller aussi loin, on peut observer l'embarras qu'ont provoqué dans les grands partis chrétien-démocrate (CDU) et social-démocrate (SPD) des positions non orthodoxes de certaines de leurs leaders. Les exemples abondent. Que l'on pense récemment à la chrétienne-démocrate Erika Steinbach, avec ses vues très peu « politiquement correctes » sur le thème des expulsés allemands de Pologne après la guerre, ou au social-démocrate Thilo Sarrazin, avec des propos incendiaires et volontairement polémiques sur la place des musulmans dans la société. D'ailleurs, Thilo Sarrazin, économiste réputé, a dû démissionner du comité de direction de la Bundesbank, la banque centrale allemande. Sa présence faisait tache sur une des vitrines de l'Allemagne.

 

Pour tenter de prouver la force actuelle du « politiquement correct », de la pensée majoritaire, la politologue et femme de lettres Cora Stephan a rappelé que le fondement de la vieille légende germanique des Nibelungen était un serment, une fidélité à un idéal commun et à une communauté, « vertu allemande de toujours » que l'on a vu à l'œuvre de façon dramatique dans le nazisme.

 

Aujourd'hui, il en serait de même d'une autre façon, plus vénielle : « Aucun débat ne survient plus aujourd'hui sans se référer aux plus hautes valeurs. La raison en est simple : on ne peut guère les contredire. Qui s'étonne du calme plat dans le monde intellectuel de ce pays ? », s'était inquiétée madame Stephan dans une tribune au Spiegel.

 

Certains intellectuels, avait-elle estimé, « ont expérimenté souvent à quel point il peut être dangereux d'argumenter au-delà du large sentier de juste milieu ». « Où est passée la scène intellectuelle souveraine qui défend les mauvais sujets qui pensent différemment ? »

 

Exagéré ou non ? Dans une autre tribune du même journal, Miriam Meckel, chercheuse à l'université de Saint-Gall en Suisse, allait un peu dans le même sens. Elle avait évoqué un personnage célèbre de Heinrich Mann, dans son roman Der Untertan (Le Sujet de l'Empereur), pour évoquer la frilosité intellectuelle allemande : il s'agit du jeune Diederich Hessling, personnage pleutre qui se conforme aux idées dominantes du moment, suivant le sens du vent et toujours à couvert de la pensée des autres : « L'Allemagne a toujours beaucoup de Diederich. Ils ont peur de tout mais surtout d'une chose : devoir clairement et nettement prendre position, développer une conception personnelle qui risquerait de n'être pas en concordance avec le mode d'explication fourni par les porte-voix et faiseurs de l'opinion courante. Et certains d'entre eux n'ont pas seulement mal aux oreilles, mais à la colonne vertébrale et à la tête. »

 

Cette intellectuelle experte en communication expliquait cette attitude par la notion de « pensée régnante », celle qui fait consensus entre grands partis et qui est alimentée régulièrement par les arrêts de la jurisprudence allemande, notamment de la Cour constitutionnelle. « La pensée régnante est le terrain sûr. Qui argumente différemment sera souvent considéré comme différent ». Et, observait-elle, « ce qui fonctionne dans le droit, fonctionne aussi dans la société ».

 

Ce procès en conformisme semble seulement à moitié justifié. D'une part le « politiquement correct » n'est pas le seul fait des Allemands, et le mouvement alternatif a été particulièrement inventif. Et d'autre part, la rigueur, l'approfondissement, la modération, le respect des positions d'autrui sont méritoires.

 

Par ailleurs, dans l'art notamment, l'expression non conformiste, la révolte, le goût de choquer sont poussés parfois jusqu'à la violence et à l'obscénité. Que l'on pense aux « plastinations », ces expositions de corps et d'organes humains de l'anatomiste Gunther von Hagens. Mais n'est-ce pas là un autre conformisme, qui arrange tout le monde, que de concevoir un art simplement pour choquer ?

 

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L'énigme Angela

[…] Cette chancelière peut être à l'occasion redoutable. Car elle endort et surprend l'interlocuteur à l'improviste. Elle ajoute quelque chose de fondamental et de prime abord rien n'y paraît. Elle a lancé une pique, mordante, enveloppée dans une phrase anodine, et personne ne l'a remarquée. C'est à cause de ce langage tellement ouaté, tellement habituel, tellement rationnel. L'esprit de la fille de pasteur s'ajoutant à celui de physicienne. […] Dans ses grands discours même, Angela Merkel n'émeut pas souvent. Elle trouve les mots justes et n'ose pas une petite saillie supplémentaire de peur qu'elle fasse polémique : car l'Allemagne se doit d'être sage, d'être raisonnable, ne peut se permettre d'être montrée du doigt. Angela Merkel est le produit d'une Allemagne normalisée, jouant un rôle apaisant sur la scène internationale, une Allemagne moderne régie par une femme, moderne elle aussi, en même temps que conservatrice et rassurante par les valeurs qu'elle défend.

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Multikulti, le difficile défi

[…] [Les Allemands] ont d'abord été des émigrants plutôt modèles. Ils ont été la première communauté d'immigrants aux États-Unis, au point d'avoir la majorité dans certains États du Nouveau Monde. Ils avaient la réputation de bien s'assimiler, sans trop s'attacher au passé. Cette qualité, ils en ont témoigné à plusieurs reprises. C'est peut-être pour cela qu'ils auront du mal à comprendre qu'on ne s'adapte pas à eux. […] C'est un fait : l'Allemagne a remis en question ce modèle de tolérance à l'égard des différentes communautés et de leurs coutumes, qui lui avait fait croire un temps qu'elle faisait mieux que les Français, que les Italiens, que les Britanniques. Et ça lui fait mal.

[…]

[Angela Merkel :] « L'approche multikulti consistant à dire “nous vivons côte à côte et nous nous en réjouissons”, a échoué, totalement échoué. »

[…]

Pour Seyran Ates, auteur d'un livre qui avait fait déjà couler beaucoup d'encre, L'erreur du multikulti, les Allemands, en raison de leur passé, auraient eu peur de ne pas assez respecter les autres cultures et se seraient refusés à toute critique. Elle fustige « les fanatiques du multikulti », et leur désintérêt déguisé en tolérance à l'égard des immigrés. Une attitude responsable selon elle de la terrible ignorance des cultures entre elles en Allemagne. À ses yeux, une tolérance exempte de lucidité à l'égard des cultures étrangères n'est pas bonne, car elle se fait au détriment des plus faibles, des femmes et des filles. C'est une ingénuité qui méconnait le fait que les organisations conservatrices musulmanes ne s'intéressent pas ou ne veulent pas de l'intégration. En face d'elles, argumente-t-elle, il y a un ventre mou, un monde politiquement correct qui a renoncé à affirmer ses valeurs.

[…]

Dans ses nombreuses interviews, Necla Kelek a enfoncé le clou pour condamner une attitude soit naïve, soit culpabilisée des Allemands, et selon elle contre-productive. L'estime de soi nécessaire « manque aux Allemands », a-t-elle soutenu, et ceux qui sont politiquement responsables de l'intégration permettent que les droits de l'Homme soient relativisés. Les milieux libéraux et la « pédagogie interculturelle » ont rendu un mauvais service, avec le slogan « Tout est culture » […]. Par exemple, au lieu d'encourager les cours d'apprentissage de l'allemand, ils ont prôné « la langue maternelle d'abord », a encore observé Necla Kelek.

 

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Toutefois, ces derniers temps, comme jadis la France en Allemagne, c'est l'Allemagne et sa jeunesse qui suscitent une nouvelle vogue de curiosité dans l'Hexagone, où l'on en découvre le côté relax, l'accueil, la tolérance, la richesse, l'audace culturelle, artistique… et la joie de vivre.

 

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Une Allemagne qui ne s'aime pas

Les Allemands, qui donnent aujourd'hui l'impression d'un peuple détendu, sont-ils seulement cool en apparence ? La réputation d'une « qualité de vie à l'allemande », tranquille, mature, détendue, qu'affirment découvrir tant d'étrangers, est-elle usurpée, exagérée ? C'est ce que semble vouloir montrer Deutschland 09 (Allemagne 2009), une série de treize films courts de réalisateurs allemands, présentée en février 2009 au festival de cinéma de la Berlinale. Sur un ton clairement pessimiste, elle confirme en tout cas que ces cinéastes, représentatifs d'une certaine élite, ne sont pas cool avec la réalité de leur pays. Un grand quotidien berlinois, Der Tagesspiegel, y a vu un phénomène typique du caractère chagrin et culpabilisé de cette élite… et conteste vigoureusement leur vision des choses : Harald Martenstein, une des meilleures plumes du quotidien berlinois, se moque de ces esprits chagrins : « Je soupçonne que la plupart de ces cinéastes n'ont pas dit la vérité sur leur relation à l'Allemagne. La plupart des gens vivent bien ici. Ce n'est pas un mauvais pays, c'est un pays relativement libre, très scrupuleux, qui a un peu de mal dans sa prise de décision, où l'on discute volontiers, où l'on jouit de la vie. […] Les Allemands de 2009 ne sont ni spécialement disciplinés ni spécialement travailleurs, mais pas non plus paresseux. Ils ont beaucoup appris à la télévision et à l'école sur les côtés sombres de leur histoire : c'est pourquoi leur relation à l'Allemagne est distanciée, mais ils ne la détestent pas non plus, sinon ils devraient se détester eux-mêmes. Le pays n'est ni particulièrement excitant ni particulièrement ennuyeux, ni bon marché ni cher, ni très propre ni très sale. Il veut n'être, après des décennies de questionnements, rien de particulier. Il n'est non plus rien de particulier. Sauf qu'il y a toujours de nouveaux films et livres, dans lesquels les Allemands réfléchissent sur l'Allemagne. […] Aucun pays n'est moins prêt à voir s'ériger une dictature que l'Allemagne de 2009. L'autoritarisme est perçu chez nous comme très antipathique. Les conflits sont volontiers l'objet de médiations et débouchent sur des compromis. Et, si possible, il ne doit y avoir ni vainqueur ni vaincu. »

 

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Le crime à la télé : un goût pour la lucidité sombre

[…] Ce qui est intéressant à observer, c'est que les inspecteurs ou inspectrices ne sont pas des surhommes. Un peu à la manière des policiers chez Simenon, ils sont habités d'états d'âme, de conflits sentimentaux, de doutes. Ils se posent des questions sur leur société, cherchent à lutter contre le sordide. Ils veulent défendre les victimes de la marginalisation sociale, avec lesquelles ils se sentent solidaires et d'égal à égal. Ils sont des antihéros : quelque chose qui convient bien à une Allemagne qui redoute les personnages charismatiques. Ils participent à ce mouvement collectif pour être chaleureux et humains, et conjurer le mal passé et la haine de soi.

 

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Un corset subtil : Discipline, vigilance, évasion, une trilogie

[…] [Ce passage de roman] exprime une valeur de la vie quotidienne qui est à la fois source de bonheur, de réconfort et de sécurité, qui a à voir avec la fameuse Gemütlichkeit (convivialité et confort du foyer) et qui est révélatrice d'une peur du désordre, de l'indiscipline de la vie.

[…]

En 2010, l'Allemagne reste attachée à cette Gemütlichkeit qui accompagne l'ordre de sa vie quotidienne.

 

« Ordre » est un mot qui peut choquer. Il faudrait pour être complet parler de règle, de bon ordonnancement des choses, d'exactitude, de fiabilité, de clarté et de propreté. Qu'il soit chrétien-démocrate, néocommuniste, libéral ou même écolo, le citoyen ne comprend pas bien qui ne respecte pas un certain ordre : ordre du plan de Dieu pour les croyants, ordre des lois et règlements pour tous, et respect d'autrui en échange du respect par autrui.

 

En creusant plus profond, on peut voir comment ce goût de l'ordre se répercute dans le domaine de la pensée. À en croire Léon Tolstoï, au XIXe siècle, il y aurait eu chez les Allemands une propension à croire leurs pensées infaillibles, du fait de leur observance stricte des lois de la science et de la nature. Dans Guerre et Paix, il dresse le portrait un peu caricatural d'un général d'origine allemande, Pfühl, qui, au sein de l'état-major russe, cherche la meilleure stratégie face à l'invasion française de 1812. Tolstoï livre une piste, celle d'une certaine exaltation de la théorie et de l'abstraction : « Pfühl était un ces hommes sûrs d'eux, irrémédiablement, jusqu'au martyre, comme seuls peuvent l'être les Allemands, parce que seuls les Allemands fondent leur assurance sur une idée abstraite, sur la science, c'est-à-dire la prétendue connaissance de la vérité absolue. […] L'assurance de l'Allemand est la pire de toutes, la plus inébranlable et la plus odieuse, parce qu'il s'imagine qu'il connaît la vérité, la science qu'il a inventée lui-même, mais qui est à ses yeux la vérité suprême. […] Pfühl était de ces théoriciens, si passionnément épris de théorie qu'ils en oublient le but, l'application. »

 

L'Allemand aurait tendance à se sentir parfois, selon Tolstoï, le gardien de l'ordre vrai, immuable, unique et scientifique des choses.

 

L'ordre et la discipline sont d'abord des vertus domestiques. Dans la gestion de son budget, l'Allemand va veiller à ne pas gaspiller, à respecter les règles et les standards, afin de les optimiser sans rien gâcher. Le sens de l'épargne est plébiscité par 79 % des femmes et 71 % des hommes allemands. Que ce soit les murs de sa maison tirés au cordeau, sa voiture puissante qui n'aura aucune bosse et sera aux normes, ou la consommation domestique qui sera juste ce qu'il faut, on respecte la bonne gestion — protestante — des biens. Une vieille dame hongroise aux habitudes généreuses me racontait son séjour dans une famille allemande aisée, dans les années cinquante. Tout était mesure, parcimonie, insupportable pour elle.

 

Mais dès lors que ces règles sont respectées, une grande tolérance prévaut, et la vie est souvent au quotidien très détendue et agréable. On y retrouve la Gemütlichkeit. Ma fille de 14 ans s'est enthousiasmée à son retour en région parisienne pour un cours de théâtre « qui se passait, disait-elle, à l'allemande », c'est-à-dire de manière informelle, autogérée, non autoritaire. Dans le cadre de ces règles admises par tous, on peut presque tout faire sans être jugé : comme « aller en smoking à une rave party ou en jogging à l'opéra », remarquait un expatrié, comparant avec les rigidités et les codes sociaux français. Il y a en Allemagne un rapport très subtil entre ordre et liberté.

 

La vertu de la discipline et de la prévision, favorisant la vie en société, fonctionne dans l'espace social.

 

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Vigilance : comment concilier sécurité et liberté

[…] Peu de sujets enflamment autant les Allemands que la protection des données privées, que l'on appelle en allemand Datenschutz. Ce qui est perçu en France comme un sujet important parmi d'autres suscite la passion. Il concerne tous les Allemands, dans leur âme, dans leur histoire, dans leur conception du vivre ensemble, dans leur crainte de donner un mauvais visage d'eux-mêmes.

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Évasion : temps et lieux sans entraves

[…] Le rapport des Allemands à la nature est très profond, et plus particulièrement à la forêt. « O kühler Wald, wo rauschest du, in dem mein Liebchen geht ? » (« O fraîche forêt, où murmures-tu, toi que parcourt ma bien-aimée ? ») écrit le poète Clemens Brentano, mis en musique par Johannes Brahms dans un lied où l'on entend presque les feuillages bruire doucement.

 

Cela peut paraître un lieu commun de le dire, mais l'homme allemand se retrouve dans un rapport souvent mystique avec la nature. Cela est illustré dans la peinture et particulièrement dans les tableaux remarquables d'un Caspar David Friedrich : on y ressent la solitude devant les grands paysages, la petitesse de l'homme devant une immensité sauvage mais habitée de mystère et de présence de Dieu. Peu de peintres ont réussi à exprimer à ce point la fascination, la domination, la magie solennelle et silencieuse qu'exerce la nature.

 

Dans un autre registre plus facile, de l'ordre de la sensualité, il y a l'école de l'Arcadie, toutes ces scènes idylliques tirées de l'Antiquité où les hommes vivent sans contrainte, de Hans von Marees aux peintres de Die Brücke.

[…]

L'autre forme d'évasion des Allemands, qui est plus récente et psychologiquement significative, ils la vivent de plus en plus dans les thermes et divers autres spas. C'est un véritable phénomène de société. C'est aussi un secteur économique en pleine expansion (évalué à 70 milliards d'euros par an) que ce monde d'eau et de vapeur, et ses divers équipements. Des oasis de détente proposent notamment aux Allemands stressés de passer quelques heures dans une sorte de cocon silencieux et protégé, aquatique et chaud, qui évoque un peu la matrice utérine où le fœtus attend en paix, loin des conflits du monde. […] « L'aspiration archaïque à la passivité », c'est ainsi qu'il définissait l'attrait de ces lieux. Le citadin vit une semaine stressante, laborieuse, où l'efficacité, la productivité, la réactivité sont sans cesse exigées. Chez lui, il y a la télévision et Internet tout-puissants, ainsi que les nombreuses obligations de la vie en société. Il ne se laisse jamais aller. Il aspire à ces moments où on n'entend plus que le bruit de l'eau et le murmure des voix. Cela lui permet, notait Dirk Schümer, d'« exsuder ses soucis ».

 

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Luther

[…] On peut bien imaginer qu'il y avait dans l'assistance des chrétiens, catholiques et protestants, beaucoup d'athées et d'agnostiques comme partout, de simples mélomanes. Mais ce respect pour ces compositions religieuses est significatif de quelque chose inscrit dans l'âme ici : face à cette grande musique, tout genou plie. C'est la transcendance que l'on respecte même si on ne croit pas. Cette réaction exprime l'orgueil d'être un peuple tourné vers la métaphysique, la théologie, la philosophie.

 

De la musique aux retables, l'art sacré allemand demeure parmi les plus puissants, les plus suggestifs, les plus chargés de drame et de mystique authentique. Le sculpteur du XVIe siècle, Tilman Riemenschneider, par exemple, avec ces groupes de personnages rassemblés au Calvaire, aux visages, aux regards expressifs, tragiques, questionne sans cesse la condition humaine et appelle le Dieu silencieux à donner des réponses aux hommes.

 

Traditions religieuses mélangées

Un des lieux clé de l'identité, où traditions catholiques et protestantes cohabitent entourées de légendes, est la forteresse de la Wartburg, en Thuringe dans l'ex-RDA, où s'exprima au début du XIXe siècle la revendication de l'unité nationale. Les touristes, en majorité allemands, y sont confrontés à deux histoires symboliquement fortes : l'une est consacrée à une sainte européenne dans la plus pure tradition d'édification de l'Église romaine. L'autre est celle de Luther et de sa confrontation avec le diable sans le secours d'aucun saint du ciel.

[…]

La religion comme force de proposition, de contradiction, de méditation, de progrès, d'aide à la vie quotidienne, semble mieux acceptée dans la société allemande que dans la française. Imaginerait-on dans le métro parisien une campagne publicitaire qui ferait allusion aussi directement et explicitement à Dieu que celle de l'organisation d'entraide Misereor : « Dieu ne peut pas tout régler, il reste suffisamment à faire. Avec colère et délicatesse aux côtés des pauvres ». La religion n'est pas absente de la vie publique. Au contraire, elle plonge ses racines dans la culture. Elle est ancrée dans le vocabulaire. Ainsi l'on dit qu'on a « reçu » un enfant et non, comme en France, qu'on a « fait » un enfant : une nuance de vocabulaire qui indique que le géniteur ou la génitrice ne sont que les porteurs d'un phénomène qui les dépasse, qui leur est donné. On souhaite couramment à quelqu'un, en référence au travail : Frohes Schaffen, littéralement « création » ou « réalisation heureuse ». On salue pendant les dimanches du mois de décembre les voisins ou les amis par un « Froher erster, zweiter, dritter, vierter Advent » (« Bon premier, deuxième, troisième, quatrième dimanche de l'Avent »), en référence à la période du calendrier liturgique qui précède la naissance du Christ. Avent, un terme religieux dont il n'est pas sûr que la majorité des Français ait seulement connaissance.

[…]

Entre une France où une conception très stricte de la laïcité (la religion est affaire privée) s'est imposée, une Italie où le Vatican exerce une influence sur les affaires publiques et une Pologne où politique et religieux interfèrent, l'Allemagne a réussi un certain équilibre.

[…]

Paradoxe apparent : des églises et temples sont vendus et des paroisses regroupées, mais il y eut un million de jeunes, dont une majorité d'Allemands, pour suivre les Journées mondiales de la jeunesse à Cologne en présence du pape en 2005. Que penser, alors ? Une soif de transcendance et un rôle social important des Églises demeurent, malgré une déchristianisation rapide.

[…]

Le politologue français d'origine allemande Alfred Grosser : « En France, l'idée que la religion puisse être une matière d'examen, avec la possibilité que les élèves doivent répondre de manière conforme au catéchisme, n'est même pas concevable », observe-t-il.

[…]

En Allemagne, la méthode de pensée de Martin Luther est donc, cinq siècles plus tard et de manière pacifique, toujours le ferment d'un débat multiforme parmi les croyants et dans la société. « Qui veut aller à la source doit naviguer contre le courant », expliquait à l'été 2010 Monika Schulz-Linkholt, une militante catholique du mouvement de base Wir sind Kirche, dans une invitation à d'autres contestataires à remonter le Rhin en bateau pour réfléchir ensemble à la nécessité de dialoguer et de s'interroger sur certains dogmes.

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Berlin, capitale excentrique et excentrée

L'Allemagne a une capitale qui diffère de toutes les villes allemandes, et sans doute de toutes les grandes villes européennes. Son emplacement géographique, loin du centre du pays, au milieu d'une région peu peuplée aux portes de la Pologne, mais aussi son atmosphère propre, la nonchalance, la négligence et la tolérance, en font une ville atypique et pour cela aimée à l'étranger.

 

Un bref souvenir : il y a quelques années, j'étais allé voir un vieux film en noir et blanc des années vingt sur Kastanienallee, une rue animée, assez branchée mais au charme décrépit, aux confins des quartiers de Mitte et de Prenslauer Berg : la salle était minuscule. On y payait 2,50 euros l'entrée. On n'était pas plus de dix spectateurs, enfants et adultes. On pouvait s'enfoncer dans de profonds fauteuils un peu défoncés. La porte vers la rue restait entrouverte et on avait derrière soi le spectacle de la grande bobine tournant sur elle-même. On se croyait revenu à l'époque du film muet. Au bout de cinq minutes, le film cassa. Il fallut attendre un quart d'heure pour qu'il soit recollé. Tout cela sans énervement, dans la bonne humeur. C'était une atmosphère typiquement berlinoise.

[…]

D'autres villes de ce pays ont leurs traditions d'élégance et beaucoup de charme, la portuaire Hambourg et la confortable Munich en tout premier lieu. Berlin a peu de tradition d'élégance : au contraire, une tradition de négligé et d'impertinence. Mais elle a beaucoup de mystère et d'inachevé, qui plaisent. Un rythme aussi étonnamment tranquille pour une métropole européenne et un coût de la vie encore relativement bas.

 

Métropole parmi les plus créatives du monde, elle reste encore, vingt ans après la chute du Mur, un perpétuel chantier troué de no man's lands, ville de brèches, patchwork surprenant qui ne semble jamais avoir totalement recouvré son unité.

[…]

C'est ce qui contribue à rendre Berlin à la fois fascinante et déprimante : cité que ne cesse de se transformer mais qui n'a pas retrouvé d'unité et pâtit ici et là, à l'Est comme à l'Ouest, d'une reconstruction laide et hâtive d'après-guerre.

[…]

Peut-être Berlin, avec ses grandes avenues qui se croisent à angle droit, n'a-t-elle jamais été chaleureuse ? « Épouvantable désert minéral » : c'est ainsi que la qualifie dans son Journal Joseph Goebbels lui-même.

[…]

Tous les Allemands ne se reconnaissent certes pas dans Berlin capitale, dans sa morgue moqueuse, son semblant de paresse nonchalante, ses débats, sa fantaisie et sa tenue négligée. Pour certains et pas seulement pour la Bavière catholique qui rumine un conflit ancien avec la Prusse, cette Weltstadt (ville de rang international) est vue avec méfiance. Elle illustre pour d'autres le laisser-aller, rappelant les tribulations de la République de Weimar. Pour d'autres encore le retour de l'arrogance du IIe Reich wilhelmien, ou une pensée trop d'avant-garde.

[…]

Pour les enthousiastes, cette cité montre le chemin : elle est l'étoile qu'il faut suivre, elle incarne l'Allemagne tolérante, multiculturelle, imaginative, détendue et sans esprit de clocher qu'ils souhaitent.

 

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La République de Bonn et ses démons

Il y a, près de la gare de Friedrichstrasse, […] un grand café brasserie […] dont les murs sont tapissés de photos encadrées racontant toute l'après-guerre. […] Cette brasserie dit beaucoup sur cette nouvelle Allemagne : une Allemagne qui accepte de s'exposer sous toutes ses coutures et de discuter d'elle-même, au lieu de se contenter de l'avis des voisins et alliés.

 

L'Allemagne de Kohl et de Schröder, puis d'Angela Merkel, ne ressemble plus à celle, si austère, d'Adenauer et de Erhard. Même s'il y a encore des fractures sociales fortes entre l'Est et l'Ouest, la confiance est largement retrouvée. Les Allemands se sont même mis à se moquer d'eux-mêmes, sans cesser bien sûr de se demander ce que les étrangers pensent d'eux !

 

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Reconstituer, une boulimie allemande?

Que les Allemands se cherchent, sondent leur identité, est particulièrement évident au vu des téléfilms et films, mais aussi des livres, des expositions et visites organisées un peu partout sur tous les thèmes les plus particuliers. Comme si le déblaiement d'une strate en révélait une autre jusque-là inconnue ou mal connue nécessitant enquête.

[…]

À côté de documents d'actualité quasi quotidiens, notamment sur la chaîne franco-allemande ARTE, les téléfilms et films de fiction sont presque tous habités par le désir de distinguer les mauvais Allemands des bons, les bourreaux des victimes, et d'expliquer les raisons des comportements de tous ceux qui ont été entre ces deux catégories.

[…]

Ces films enquêtes s'attachent, souvent en interrogeant les témoins encore vivants, à différencier, établir des nuances, montrer les vrais points de fracture du mal et du bien. Ils font revivre les destins d'inconnus. Une tâche infiniment intéressante mais sans fin, et qui ne laisse pas tirer de conclusions.

 

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Résurrection et deuil

« Le fait qu'il y a encore des juifs à Berlin est un miracle de dimension historique », avait dit à juste titre un rabbin berlinois, Chaim Rozwaski, lors de l'inauguration en 2007 de la synagogue restaurée de la Rykestrasse, aujourd'hui une des plus grandes d'Allemagne.

Bien amicalement, et contente de vous retrouver

Claire

 

P.-S. culinaire : pour ma part, je perçois la cuisine allemande (de tous les jours, comme les "spécialités") beaucoup plus… nourrissante que la cuisine française (les petits pains, les pâtes, la charcuterie, etc.). D'ailleurs lorsque je faisais la remarque à un invité franco-allemand du mariage auquel j'ai assisté, que la journée de mariage allemande ne semblait pas différer de sa version française, il me faisait remarquer la tradition du "Kaffe-Kuchen" : Dans l'après-midi, après la cérémonie religieuse, les petits-fours/champagne sont remplacés par du café et des gâteaux très généreux, dont la quantité surpasse souvent les besoins des invités (compter trois parts par invité). Donc en Allemagne (ou plus spécifiquement dans le sud-ouest allemand où je me trouvais ?), les convives d'un mariage passent leur après-midi à manger des gâteaux avant d'attaquer le repas en début de soirée. Cela m'évoque juste le sous-type conservation du 9, mais je suis loin d'être une spécialiste de la cuisine allemande.

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,
 
Merci Claire pour ces nombreux extraits. On y sent bien, comme dans ceux que j'avais publié, la présence de nombreuses caractéristiques du 9 et du 6. Entre les hypothèses 2 et 3 de mon premier message, respectivement 9 alpha se désintégrant en 6 et 6 mu se désintégrant en 9, j'ai toujours une préférence pour la première après une lecture rapide de ton texte… entre deux tâches plus urgentes mais moins passionnantes ! Je vais le reprendre en détails à tête reposée.
 
Très amicalement,
Fabien
 
P.-S. : d'accord sur le côté « nourrissant » d'une certaine cuisine allemande. Ceci dit, j'ai des souvenirs émus du Vieux Berlin, un restaurant parisien aujourd'hui disparu qui faisait une cuisine délicieuse et avait une cave de vins allemands remarquables. D'ailleurs Wolf Lepenies, dont le comparatif entre les cuisines française et allemande avait indigné Jérôme, répond « Je n'en peux plus d'entendre que les Allemands ne savent pas faire de bons vins. C’est faux ! Il existe d’excellents crus chez nous. » quand on lui demande quel est le cliché sur l'Allemagne qui l'énerve le plus quand il est à l'étranger.

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Claire5

Bonjour à tous,

 

En traînant sur Google Books, j'ai trouvé ces extraits de Par delà le bien et le mal : Prélude d'une philosophie de l'avenir de Friedrich Nietzsche (version Kindle) au sujet des Allemands, qui va dans le sens de la non-existence d'une âme allemande. Ces extraits pourraient selon moi illustrer la passion de paresse à se connaître et la fixation d'oubli de soi. L'écrit date de 1886, donc il a l'avantage de précéder la crise du nazisme qui aurait pu engendrer une désintégration externe.

 

L'âme allemande est avant tout composite, d'origines multiples, faite d'éléments ajoutés et accumulés, plutôt qu'elle n'est vraiment construite : cela tient à sa provenance. Un Allemand qui oserait s'écrier : « Je porte, hélas !, deux âmes en moi ! » se tromperait d'un joli chiffre d'âmes. Peuple disparate, fait d'un mélange et d'un pêle-mêle indescriptible de races, peut-être avec une prédominence des éléments pré-aryens, « peuple du milieu » dans tous les sens du mot, les Allemands sont, pour eux-mêmes, plus insaisissables, plus indéfinis, plus contradictoires, plus inconnus, plus incalculables, plus surprenants que les autres peuples ne le sont à eux-mêmes ; ils échappent à toute définition, et cela suffirait pour qu'ils fissent le désespoir des Français. Il est significatif que la question : « Qu'est-ce qui est Allemand ? » reste toujours ouverte.

 

[…]

 

Les Allemands ont ceci de particulier qu'on a rarement tout à fait tort lorsqu'on porte un jugement sur eux. L'âme allemande a des galeries et des couloirs, des cavernes, des cachettes, des réduits ; son désordre a beaucoup du charme de ce qui est mystérieux. L'Allemand est à son aisé parmi les voies furtives qui mènent au chaos, et, comme toute chose aime son symbole, l'Allemand aime les nuages et tout ce qui est indistinct, naissant, crépusculaire, humide et voilé ; l'incertain, l'embryonnaire, ce qui est en voie de transformation, de croissance, lui donne l'impression de la « profondeur ». L'Allemand lui-même n'est pas, il devient, il « se développe ».

 

[…]

 

Les étrangers demeurent stupéfaits et conquis devant les énigmes que leur propose la nature contradictoire qui fait le fond de l'âme allemande (Hegel l'a mise en système ; Richard Wagner a trouvé mieux, il l'a mise en musique). « Bon enfant et sournois », coexistence qui serait absurde s'il s'agissait de tout autre peuple, et qui, hélas !, n'est que trop souvent réalisée en Allemagne : allez donc vivre quelque temps parmi les Souabes ! La lourdeur du savant allemand, son manque de délicatesse sociale, s'allie déplorablement bien avec une acrobatie mentale et une audace dans l'agilité devant lesquelles tous les dieux ont appris la crainte.

 

Voulez-vous voir l'« âme allemande » grande étalée ? Jetez un coup d'œil sur le goût allemand, l'art allemand, les mœurs allemandes. Quelle indifférence de rustre à l'égard de toute espèce de « goût » ! Quel côtoiement de ce qu'il y a de plus noble avec ce qu'il y a de plus vulgaire ! Quel désordre et quelle richesse dans toute l'économie de cette âme !

 

L'Allemand traîne son âme, il traîne longuement tout ce qui lui arrive. Il digère mal les événements de sa vie, il n'en finit jamais ; la profondeur allemande n'est souvent qu'une « digestion » pénible et languissante.

 

Et de même que tous les malades chroniques, tous les dyspeptiques, ont une propension au bien-être, ainsi l'Allemand aime la « franchise » et la « droiture » : il est si commode d'être franc et droit ! Le plus dangereux et le plus habile déguisement dont soit capable l'Allemand, c'est peut-être ce qu'il y a de candide, d'avenant, de grand ouvert dans « l'honnêteté » allemande ; c'est peut-être là son méphistophélisme propre, et il saura encore en tirer parti !

 

L'Allemand se laisse aller, regarde de ses yeux allemands limpides, bleus et vides, — et aussitôt l'étranger ne le distingue plus de sa robe de chambre ! Je voulais dire : que la « profondeur allemande » soit ce qu'elle voudra — et pourquoi n'en ririons-nous pas un peu entre nous ? — nous ferions bien de sauvegarder l'honorabilité de son bon renom, et de ne pas échanger trop complaisamment notre vieille réputation de peuple profond contre le prussianisme tranchant, et contre l'esprit et les sables de Berlin. Il est sage pour un peuple de laisser croire qu'il est profond, qu'il est gauche, qu'il est bon enfant, qu'il est honnête, qu'il est malhabile ; — il se pourrait qu'il y eût à cela plus que de la sagesse, — de la profondeur. — Et enfin, il faut bien faire honneur à son nom : on ne s'appelle pas impunément das « tiusche » Volk, das Tœusche-Volk — le peuple qui trompe.

Très amicalement,

Claire

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,

 

Merci Claire de ce magnifique extrait qui me semble effectivement aller dans la direction de notre hypothèse commune.

 

Jérôme, depuis on intervention il y a presque un mois, il y a eu plusieurs apports. Ont-ils changé quelque chose à ta préfrence pour le 6 mu ?

 

Très amicalement,

Fabien

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Jérôme
Bonjour à tous,

 

Je ne sais pas si l'Allemagne est 9, mais en tout cas moi je le suis. :happy: L'idée de défendre une thèse différente de celle soutenue par Fabien et Claire n'est pas facile pour mon ego. Indépendamment de ce risque de conflit somme toute surmontable vu leur bienveillance, la lecture des passages ci-dessus a généré pas mal de conflits internes, d'hésitations.
 
Au passage, merci Claire pour le partage des ces sélections très riches.

 

Voici donc mon avis, après deux heures passées à relire ces extraits et tenter de formaliser un avis plus argumenté.

 

Il y a tout d'abord les passages qui expliquent qu'il n'y a pas d'âme allemande, ou qu'elle est très disparate. C'était d'ailleurs ma toute première remarque dans mon premier post. Cela peut aller dans le sens de l'oubli de soi, tout comme la création tardive d'un État-nation d'ailleurs. Cela peut aussi signifier que la couche culturelle propre à l'Allemagne est bien maigre, indépendamment de son ennéatype. Le document de Nietzsche ci-dessus date de 1886, soit 16 ans après la création de l'Allemagne, il est alors possible que le manque de définition du qualificatif "Allemand" vienne de cette grande jeunesse.

 

J'ai trouvé de quoi argumenter complètement les deux ennéatypes 6 et 9, y compris la peur du 6 (cf. plus bas). J'ai alors cherché à identifier quelle compulsion est la plus forte, et à la lueur des passage ci-dessous, il me semble que c'est l'évitement de la déviance :
  • "Mais dès lors que ces règles sont respectées, une grande tolérance prévaut."
  • "Il régnerait une peur de l'incorrection de la pensée."
  • "L'Allemagne a toujours beaucoup de Diederich. Ils ont peur de tout mais surtout d'une chose : devoir clairement et nettement prendre position, développer une conception personnelle qui risquerait de n'être pas en concordance avec le mode d'explication fourni par les porte-voix et faiseurs de l'opinion courante." (À noter, au passage, la peur de tout.)
  • "[…] car l'Allemagne se doit d'être sage, d'être raisonnable, ne peut se permettre d'être montrée du doigt."
  • "À côté de documents d'actualité quasi quotidiens, notamment sur la chaîne franco-allemande ARTE, les téléfilms et films de fiction sont presque tous habités par le désir de distinguer les mauvais Allemands des bons, les bourreaux des victimes, et d'expliquer les raisons des comportements de tous ceux qui ont été entre ces deux catégories. […] Ces films enquêtes s'attachent, souvent en interrogeant les témoins encore vivants, à différencier, établir des nuances, montrer les vrais points de fracture du mal et du bien. Ils font revivre les destins d'inconnus. Une tâche infiniment intéressante mais sans fin, et qui ne laisse pas tirer de conclusions."

 

Le sujet des données privées intéresse les Allemands avant tout "dans leur crainte de donner un mauvais visage d'eux-mêmes".

 

En cas de déviance, la trahison est sanctionnée par le bannissement rapide et définitif :

  • "Les intellectuels dissidents ou maladroits qui osent se faire mal voir en objectant aux idées du temps, que leur critique vienne de droite ou de gauche, peuvent certes être vite taxés d'obscurantistes, de chauvinistes voire de nostalgiques de l'Union soviétique ou du nazisme sous couvert d'ultragauche."
  • "Si un historien relève, sans pour autant le dédouaner de ses crimes, que Staline avait en 1939 certaines raisons stratégiques, se sentant menacé par la France et l'Angleterre, de conclure le pacte Molotov-Ribbentrop avec Hitler, ou qu'un artiste contemporain affirme que les sculptures de l'artiste nazi Arno Breker sont dignes d'intérêt, ils courent le risque de voir leur carrière s'arrêter et leur œuvre être mise au ban."
  • "Sans aller aussi loin, on peut observer l'embarras qu'ont provoqué dans les grands partis chrétien-démocrate (CDU) et social-démocrate (SPD) des positions non orthodoxes de certaines de leurs leaders. Les exemples abondent. Que l'on pense récemment à la chrétienne-démocrate Erika Steinbach, avec ses vues très peu « politiquement correctes » sur le thème des expulsés allemands de Pologne après la guerre, ou au social-démocrate Thilo Sarrazin, avec des propos incendiaires et volontairement polémiques sur la place des musulmans dans la société. D'ailleurs, Thilo Sarrazin, économiste réputé, a dû démissionner du comité de direction de la Bundesbank, la banque centrale allemande. Sa présence faisait tache sur une des vitrines de l'Allemagne.
  • "Aujourd'hui, il en serait de même d'une autre façon, plus vénielle : « Aucun débat ne survient plus aujourd'hui sans se référer aux plus hautes valeurs. La raison en est simple : on ne peut guère les contredire. Qui s'étonne du calme plat dans le monde intellectuel de ce pays ? », s'était inquiétée madame Stephan dans une tribune au Spiegel."
  • "Certains intellectuels, avait-elle estimé, « ont expérimenté souvent à quel point il peut être dangereux d'argumenter au-delà du large sentier de juste milieu ». « Où est passée la scène intellectuelle souveraine qui défend les mauvais sujets qui pensent différemment ? »"

 

L'échec du Multikulti serait dû à la mise en place d'une tolérance de surface : "[Les Allemands] auraient eu peur de ne pas assez respecter les autres cultures et se seraient refusés à toute critique."

 

La recherche de l'objectivité et de la raison me semble très présente :

  • "À côté d'images fixes de l'actualité du jour, et sur fond le plus souvent bleu ciel, ces lecteurs lisent les bulletins d'information d'un ton neutre et détaché, afin de respecter une stricte objectivité qui est en elle-même vertueuse."
  • "Angela Merkel elle-même serait un bon exemple de cette propension à se faire respecter en ne disant que le raisonnable."
  • "Tolstoï livre une piste, celle d'une certaine exaltation de la théorie et de l'abstraction : « Pfühl était un ces hommes sûrs d'eux, irrémédiablement, jusqu'au martyre, comme seuls peuvent l'être les Allemands, parce que seuls les Allemands fondent leur assurance sur une idée abstraite, sur la science, c'est-à-dire la prétendue connaissance de la vérité absolue. […] L'assurance de l'Allemand est la pire de toutes, la plus inébranlable et la plus odieuse, parce qu'il s'imagine qu'il connaît la vérité, la science qu'il a inventée lui-même, mais qui est à ses yeux la vérité suprême. […] Pfühl était de ces théoriciens, si passionnément épris de théorie qu'ils en oublient le but, l'application. »"

 

La phrase ci-dessous me semble combiner l'évitement de la déviance (procès), la peur (pour être tranquilles), et la projection de la peur (pour rassurer les autres) :
  • "Pour rassurer les autres, [l'Allemagne] préfère encore souvent qu'on parle d'elle au pluriel : les Allemands. Elle n'a pas de symboles nationaux forts et rassembleurs autour desquels les citoyens venus d'origines différentes pourraient s'unir et s'identifier. Peut-être est-elle plus tranquille de ne pas en avoir ? On ne peut lui faire ainsi de procès d'intention d'hégémonie."

 

Alors pour l'instant oui, je maintiens l'hypothèse 6 mu préférée, d'une courte tête devant le 9 alpha, avec peut être une réserve pour Berlin qui est atypique et peut être plus 9 que 6 d'après la description faite dans les passages ci-dessus, ce qui pourrait aussi brouiller les pistes si la capitale n'est pas représentative.

 

Très amicalement,

Jérôme

 

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,

Merci Jérôme d'avoir pris le temps de clarifier ta position.

"L'idée de défendre une thèse différente de celle soutenue par Fabien et Claire n'est pas facile pour mon ego."
Je n'ai pas changé d'avis depuis le 17 août : "J'aurais aujourd'hui une préférence pour l'hypothèse [de l'ennatype 9], sans pour autant y être attaché." Il n'y a pas de conflit donc, juste une passionnante discussion dont je vous remercie Claire et toi.

"Le document de Nietzsche ci-dessus date de 1886, soit 16 ans après la création de l'Allemagne, il est alors possible que le manque de définition du qualificatif "Allemand" vienne de cette grande jeunesse."
Décidément, frontières ou dates, tu ne réussiras pas à être d'accord avec Étienne François ! Je recopie le passage déjà cité dans le premier message de cette conversation :

Peut-on parler de « nation tardive », selon l'expression d'un sociologue allemand ?
L'unification politique comme « État-nation », en 1871, est en effet tardive. Mais on ne peut pas dire qu'il n’y avait rien avant. Le Saint-Empire est déjà de « nation allemande », proclamée depuis le quinzième, et les voisins ont toujours considéré cet empire comme étant l’Allemagne.

Y aurait-il là la raison principale de nos divergences ?

"J'ai trouvé de quoi argumenter complètement les deux ennéatypes 6 et 9."
Je suis bien d'accord avec cela ! Certaines citations sont même très ambiguës de ce point de vue. Par exemple, tu écris :

La phrase ci-dessous me semble combiner l'évitement de la déviance (procès), la peur (pour être tranquilles), et la projection de la peur (pour rassurer les autres) :

  • "Pour rassurer les autres, [l'Allemagne] préfère encore souvent qu'on parle d'elle au pluriel : les Allemands. Elle n'a pas de symboles nationaux forts et rassembleurs autour desquels les citoyens venus d'origines différentes pourraient s'unir et s'identifier. Peut-être est-elle plus tranquille de ne pas en avoir ? On ne peut lui faire ainsi de procès d'intention d'hégémonie."

Tu l'interprètes en 6. Pourquoi pas ? Mais il me semble qu'on peut tout aussi bien y voir du 9 et de l'évitement du conflit : rassurer les autres, être tranquille, ne pas avoir l'air hégémonique.

Cette phrase ("[L'Allemagne] préfère encore souvent qu'on parle d'elle au pluriel") fait justement fait partie de celles qui activent une de mes principales objections à l'ennéatype 6 :

J'ai vraiment du mal à imaginer un groupe de personnes en culture 6 n'ayant pas défini d'une certaine manière leur identité, ne serait-ce qu'en opposition à d'autres.

 

On retrouve une difficulté assez classique d'identification sur le triangle, mais nous allons continuer à creuser !

 

Très amicalement,

Fabien

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Paillettes

Bonjour,

 

J'ai été d'abord également perturbée dans la détermination de l'ennéatype de l'Allemagne, 6 ou 9 ?

 

J'aime profondément l'Allemagne et sa culture. Je vais donc vous parler de mon ressenti et de mes expériences. J'ai travaillé 4 ans en Allemagne et 9 ans dans une société allemande située au Luxembourg, et je me rends souvent à Köln car j'y ai une amie qui est comme une sœur.

 

Je pense vraiment que l'Allemagne est d'ennéatype 9.

 

Lorsque l'on m'a présenté l'Allemagne, la première fois, c'était en m'expliquant que l'Allemand aimait avant tout « sich genießen », c'est-à-dire savourer, profiter, prendre plaisir à vivre, à manger.

 

J'ai pris l'habitude de sortir de la société et d'aller boire une bière au comptoir, manger à n'importe quelle heure une saucisse, et me retrouver en bikini sur une pelouse pas trop loin de la société entre midi et deux. Je ne suis plus choquée de voir mes collègues se promener pieds nus dans la société, d'ailleurs quel plaisir en été. Je sais que beaucoup de sociétés seront fermées le lundi du carnaval, et que le « jeudi des femmes », ces dernières découperont les cravates des hommes, toutes même celle du grand PDG. J'aime me retrouver assise en cercle autour d'un feu de camp ou boire encore une bière dans la cuisine de la société avec mes collègues de travail, le vendredi soir après le travail.

 

J'attire également l'attention sur l'amour des Allemands à voyager partout dans le monde.

 

Et malgré l'idée reçue sur les Allemands, ils font comme nous, des textes de lois qui seront fixées par des jurisprudences.

 

La personne avec qui je vis est d'ennéatype 6, et même si l'on retrouve beaucoup du 6 dans l'Allemagne, je pense que ce pays est plus 9.

 

Cordialement.

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,

 

Merci Paillettes d'avoir partagé avec nous ton ressenti sur l'Allemagne. Pour continuer à alimenter la discussion, voici un extrait de la revue de presse internationale de ce matin sur France Inter :
 

L'Europe semble assaillie par les problèmes venus d'ailleurs
C'est l'impression qu'on a en lisant sa presse ce matin, à la fois sur le virus Ebola et le conflit du Proche Orient. Rien qu'en Allemagne, où le Hamburger Morgenpost titre sur les manifestations de plus en plus violentes de Kurdes vivant à Hambourg. « Intégrer des milliers de réfugiés, d'accord, mais seulement si notre société du consensus communique et impose de façon plus claire les règles du vivre ensemble », affirme Die Welt, également à Hambourg.


Je m'aperçois que je n'ai pas donné le positionnement de l'Allemagne vu par les dimensions culturelles de Geert Hofstede. Le voici en donnant à chaque fois le score le plus élevé, les scores de la France et de l'Allemagne, et le score le plus faible :

  • Index de distance au pouvoir : Malaisie 104, France 68, Allemagne 35, Autriche 11.
  • Index d'individualisme : États-Unis 91, France 71, Allemagne 67, Guatemala 6.
  • Index de masculinité : Slovaquie 110, Allemagne 66, France 43, Suède 5.
  • Index d'évitement de l'incertitude : Grèce 112, France 86, Allemagne 65, Singapour 8.
  • Orientation vers le long terme : Chine 118, Allemagne 83, France 39, Pakistan 0.
  • Orientation indulgence vs. restriction : Venezuela 100, France 48, Allemagne 40, Pakistan 0.

Hofstede a aussi étudié les entreprise allemandes. Voici selon lui leurs caractéristiques :

  • Ce qui est important :
    • Responsabilité envers la société
    • Responsabilité envers les employés
    • Création de quelque chose de nouveau
    • Profit à dix ans
    • Respect des nomres éthiques
  • Ce qui n'est pas important :
    • Pouvoir
    • Patriotisme, fierté nationale
    • Enrichissement personnel
    • Croissance de l'entreprise
    • Profits de l'année en cours

En gras dans les listes ci-dessus sont les critères faisant partie des 5 plus importants dans une moyenne internationale, et en italique les 5 moins importants. C'est dire que l'Allemagne est atypique en ce domaine, le record avec la Chine.
 
Très amicalement,
Fabien
 
Source 1 : Alex Taylor, Revue de presse internationale du 9 octobre, France Inter, 9 octobre 2014.
Source 2 : Geert Hofstede, Gert Jan Hofstede & Michael Minkov, Cultures and Organizations : Software of the Mind (3rd Edition) [Version Kindle], New York (New York), Mc Graw-Hill, 2010. [En français : Cultures et organisations : Nos programmations mentales, Montreuil (France), Pearson, 2010.]

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,

Il y a presqu'un an, j'avais ouvert cette conversation pour ré-éudier le type de l'Allemagne généralement mise en 6, sans réelle justification. Plusieurs éléments listés ci-dessus m'avaient fait envisager l'ennéatype 9. Parmi eux, il y avait les capacités d'acceptation et de tolérance, une constante du pays en dehors bien sûr de la terrible parenthèse hitlérienne. Juste un petit rappel pas forcément complet pour se mettre dans le bain :

L'Allemagne est un pays de tolérance. Personne ne cherche ici à imposer ses valeurs aux autres. Les Berlinois n'iront pas interdire aux Bavarois, au nom de la laïcité, les crucifix qu'ils accrochent dans leurs salles de classe. L'absence de conformisme facilite le mélange des genres et des styles vestimentaires: un cadre en complet-cravate ou un écolo en Birkenstock seront accueillis dans une boîte techno sans être regardés de travers. Le « diktat » est un mot allemand. Mais on l'utilise rarement en Allemagne.

[…]

J'ai pu apprécier pour ma part la manière avec laquelle les Allemands apprécient de discuter des sujets de société, dans le respect de l'opposition et de la contradiction.

[…]

L'influence des Juifs dans la culture allemande des dix-neuvième et vingtième siècles a été énorme. Je ne connais pas de pays où l'intégration culturelle et économique de la population juive ait si bien fonctionné. L'Allemagne était un pays dans lequel les Juifs avaient trouvé leur place, où ils étaient reconnus. Grâce au morcellement territorial et à la protection qui a été accordée aux communautés juives dès le Moyen Âge par de nombreux princes, il n'y a pas eu en Allemagne d’expulsion généralisée des Juifs. À la différence par exemple de ce qui s'est passé en France… […] La symbiose judéo-allemande a été une des plus grandes réussites du dix-neuvième et du début du vingtième siècle.


J'ai reçu hier soir la newsletter de l'excellente revue Books et j'y ai trouvé ceci qui va bien dans le même sens :

Le premier militant gay était Allemend

La légalisation du mariage homosexuel est à l'ordre du jour en Irlande. Une révolution dans ce pays toujours très catholique. Si l'Irlandais Oscar Wilde reste une figure du mouvement gay, les premiers avocats de la cause homosexuelle étaient allemands. L'historien Robert Beachy l'assure dans Gay Berlin, comme le résume Alex Ross dans le New Yorker : « Bien que l'amour entre deux personnes de même sexe soit aussi vieux que l'amour lui-même, le discours public sur ce sujet et le mouvement politique pour les droits des homosexuels se sont développés en Allemagne à la fin du XIXe et au début du XXe siècles. »

Robert Beachy reconnaît en Karl Heinrich Ulrichs le premier militant de la cause. En 1867, ce juriste, qui avait déjà confié ses préférences à son entourage, prend la parole lors d’un congrès devant 500 éminents confrères pour proposer d'abolir les lois interdisant les relations homosexuelles. Tollé dans la salle. Ulrichs ne termine pas son discours et achève sa vie en exil. Mais ses idées, exprimées dans plusieurs pamphlets, ont germé. Le gay Berlin émerge peu à peu. En 1869, l'Autrichien Karl Maria Kertbeny, également opposé aux lois criminalisant la sodomie, forge le mot homosexualité. En 1896 sort le premier magazine gay, Der Eigene. L’année suivante, la première organisation pour le droit des gays est fondée. Robert Beachy souligne même qu’en 1929, le Reichstag était sur le point de décriminaliser l’homosexualité. La crise économique puis le nazisme auront raison de ce mouvement.


Très amicalement,
Fabien

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Jorune

Bonjour,

 

Pour L'Allemagne je ne sais pas trop si on peut déterminer un ennéatype ou bien si on ne devrait pas plutôt parler des Allemagnes (comme on parlait des Italies jusqu'au XIXe siècle) car au fond, l'Allemagne moderne est une construction récente qui date de la fin du XIXe siècle et n'a pas été des plus pacifiques !

 

Je vis depuis plusieurs années dans une région limitrophe, l'Alsace, où la culture germanique est une réalité (même si l'Alsace n'est pas l'Allemagne, de même que la Suisse alémanique, le Liechtenstein, le Luxembourg, ou l’Autriche). Et ce qui est très vivace c'est ce que les Alsaciens appellent l'humanisme. C'est né avec la Réforme au XVIe siècle et les échanges culturels et commerciaux le long du Rhin entre les Pays-Bas, le fossé rhénan, la Suisse et l'Italie, et cela se retrouve dans les associations ou les conseils municipaux dans la façon de négocier. Un sorte de pragmatisme, parfois fataliste, que l'on retrouve dans le fameux "droit local" et qui permet de cohabiter sans conflit ouvert avec son voisin.

 

Cela existe aussi dans mon entreprise, où la normalisation est clairement arrivée suite à un "coup de stress" que la structure n'a pas su gérer.

 

Cordialement,

Jorune

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,
 
"Pour L'Allemagne je ne sais pas trop si on peut déterminer un ennéatype ou bien si on ne devrait pas plutôt parler des Allemagnes (comme on parlait des Italies jusqu'au XIXe siècle) car au fond, l'Allemagne moderne est une construction récente qui date de la fin du XIXe siècle et n'a pas été des plus pacifiques !"
Ce point a déjà été abordé dès le premier message de cette conversation — il est un peu long, je le reconnais :sorry: — et résumé dans une réponse à Jérôme qui a maintenant plus de deux ans (la réponse, et Jérôme aussi d'ailleurs :rofl:) : cette constitution tardive de la culture allemande (et non pas de l'État allemand) est contestée.
 
De toute façon, en cas de création tardive d'un ensemble humain, la question me semble être de savoir s'il y a un sentiment d'appartenance à cette ensemble. Est-ce que les Allemands se sentent allemands ou se sentent-ils uniquement Bavarois, Brandebourgeois, Saxons, etc. Dans ce dernier cas, il n'existe pas d'ennéatype allemand. Dans le premier, il y en a un qui peut bien sûr interagir avec un ennéatype régional.

 

L'hypothèse avait été émise (cf. la discussion suivant cet article) que lorsqu'un ennéatype global venait de l'agrégation tardive de cultures différentes, l'ennéatype 9 avec ce qu'il implique d'acceptation et d'évitement des conflits était la seule solution possible. Il me semble à la réflexion qu'un ennéatype 6 est aussi envisageable à condition de se définir une ennemi commun. Je doute que cette option soit viable à long terme, car si cet ennemi disparaissait, les forces centripètes l'emporterait.

 

"Un sorte de pragmatisme, parfois fataliste, que l'on retrouve dans le fameux “droit local” et qui permet de cohabiter sans conflit ouvert avec son voisin."

Ben ma foi, cela me semble très compatible avec le type 9.

 

Très amicalement,

Fabien

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Jorune

Salut Fabien,
 

L'hypothèse avait été émise (cf. la discussion suivant cet article) que lorsqu'un ennéatype global venait de l'agrégation tardive de cultures différentes, l'ennéatype 9 avec ce qu'il implique d'acceptation et d'évitement des conflits était la seule solution possible. Il me semble à la réflexion qu'un ennéatype 6 est aussi envisageable à condition de se définir une ennemi commun. Je doute que cette option soit viable à long terme, car si cet ennemi disparaissait, les forces centripètes l'emporterait.

C'est marrant ce que tu dis là : un Suisse (alémanique, il est vrai) m'a dit un jour ce qui maintient la Suisse unie, c'est la pression de l'extérieur. Bon ! La Suisse n'est pas l'Allemagne (la Suisse est même née en réaction au Saint-Empire), même si les deux tiers de sa population parle une langue germanique (le Schwiizerdütsch). Cependant, en Suisse, les forces centripètes sont une réalité (le canton du Jura, francophone, a mis 170 ans pour faire reconnaître son indépendance vis-à-vis du Canton de Bern, germanophone, en 1974)­… Et l'État fédéral est réduit à sa portion congrue. Mais la Suisse est typée 1 et non pas 6. Peut-être est-elle sur la ligne 1-4 (= je suis unique et je VEUX qu'on respecte ma spécificité cantonale) avec une aile 9 ?

 

Bien cordialement,
Jorune

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,
 
"Mais la Suisse est typée 1 et non pas 6."

Pour les pays comme pour les personnes, je n'accepte plus aucun typage qui ne soit expliqué et justifié. J'ai vu trop d'erreurs affirmées avec aplomb par des personnes dont l'expérience et la connaissance des contrées qu'elles citaient était pour le moins faible. De plus, j'ai aujourd'hui la conviction qu'il est difficile de trouver l'ennéatype d'un pays si on ne connait pas la spirale dynamique, plus encore si c'est une culture non occidentale.

 

Je n'ai donc aucune idée du type réel de la Suisse, si tant est qu'il existe. En effet, certains mettent la Suisse en 1, d'autres donnent un ennéatype pour chacun des sous-ensembles linguistiques. Je n'ai a priori pas l'intention de me lancer dans cet étude à court terme mais ce serait l'objet d'une autre conversation.

 

Très amicalement,

Fabien

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Fabien Chabreuil

Bonjour à tous,

 

Il y a bien longtemps, "au temps de ma jeunesse folle", j'avais essayé de lire La Montagne magique, un des ouvrages les plus célèbres du grand écrivain allemand Thomas Mann. Je dois avouer que le bouquin m'était tombé des mains et que je l'avais trouvé lourd et indigeste. L'an dernier, en est parue une nouvelle traduction dont les critiques affirmaient qu'elle rendait justice à l'œuvre originelle gâchée par la première traduction. Je l'ai donc acquise mais le pavé faisant quand même plus de 800 pages, ce n'est que cet été que je me suis attelé à sa lecture. Magnifique !

 

Mais ce message n'a pas pour but de vous faire partager mes émotions littéraires. Il s'agit de vous livrer un extrait qui me semble bien compatible avec l'attribution d'un ennéatype 9 pour l'Allemagne. Il s'agit d'un échange entre l'Italien Lodovico Settembrini et Hans Castorp, le héros du livre, un ingénieur originaire de Hambourg :

 

Thomas Mann a dit :

– Très bien ! Donc, de ce point de vue, tout va bien. Le flegme sur toute la ligne, dans votre pays : en général, on y est flegmatique et énergique, n’est-ce pas ?
– Oh, ça, l’énergie, on n’en manque pas, répondit Hans. Il examina à distance l’ambiance qui régnait dans sa patrie, et trouva que son interlocuteur l’avait caractérisée avec justesse. « Flegmatique et énergique ? Sûr qu’on l’est ! »

 

Très amicalement,

Fabien

 

Source : Thomas Mann, La Montagne magique. Paris (France), Fayard, 2016. [Version Kindle] (Si vous aviez envie de lire cet ouvrage, procurez-vous plutôt la nouvelle traduction (date de parution égale ou postérieure à septembre 2016) ; par exemple, le texte disponible en livre de poche correspond à l'ancienne version.)

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